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9 avril 2022 6 09 /04 /avril /2022 13:05

    Comme l'indique le quatrième de couverture, "les épidémies constituent avec la guerre le plus grand fléau du monde médiéval. Récurrentes, elles atteignent leur paroxysme avec la grande peste ou peste noire, qui débute en 1347, semant terreur et désolation et provoquant en quelques années la disparition d'au moins un tiers de la population européenne." Ce livre du docteur en histoire, spécialiste de la civilisation médiévale, retrace l'histoire de cette peste et des conséquences multiples qu'elle a engendrées (démographiques, économiques, sociales, psychologiques). François de LANNOY évoque aussi les autres épidémies, moins connues comme le mal des ardents ou les différentes fièvres éruptives. La lèpre omniprésente est également abordée. "Toutes ces maladies, devant lesquelles l'homme médiéval est resté impuissant, ont obscurci les derniers jours du Moyen-âge et marqué durablement la mémoire collective. On doit toujours les garder à l'esprit (ce que beaucoup d'historiens et d'écrivains de livres d'histoire ne font pas), en arrière plan, lorsque l'on étudie cette période". A l'issue de la lecture de ce beau livre, riche d'une belle iconographie, on a l'impression que plus que cela : on devrait sans doute à chaque épidémie décrire un monde d'avant et un monde d'après dans la chronologie des événements. En évoquant la trame de l'histoire du Moyen-Âge européen que l'auteur si là entre le VIe et le XVe siècles, on s'aperçoit que tout change, les réalités et les représentations des réalités.

  Si les épidémies médiévales ont depuis longtemps intéressé les historiens et si de nombreuses études sur ce sujet ont été publiées au XIXe siècle, souvent par des médecins, depuis une soixantaine d'année, l'ouvrage recensé ici date de 2018, le développement de l'histoire sociale et économique (par exemple dans l'Histoire économique et sociale du monde, de....) ou encore démographique, a conduit  les historiens à se pencher de nouveau à ce sujet et à exploiter de nouvelles sources, avec des approches différentes. Le Dr Jean-Noël BIRABEN, Élisabeth CARPENTIER, Françoise BÉRAC, Pierre-Olivier TOUATI et bien d'autres ont renouvelé la vision que l'on avait des épidémies médiévales. Cet ouvrage se veut une synthèse de l'état des connaissances sur ce sujet. Il insiste particulièrement sur les maladies les plus documentées : la peste et la lèpre.

  En cinq grands chapitres sont évoqués ce grand fléau qu'est la peste, les moyens de lutte contre elle, ses conséquences, quelques autres épidémies (mal des ardents, fièvres éruptives ou non, dysenterie, typhus et scorbut) et la lèpre.

 

Les mesures contre la peste...

On voit qu'un des premiers moyens dans des sociétés imprégnées de religion est l'organisation de prières collectives et de grandes processions, que l'on préfère dans un premier temps à des mesures "médicales". Ces mesures en fait, tendent à accélérer la progression de la peste. Ces mesures s'inspirent de la croyance en l'infection de l'air et ce qui domine c'est la fuite devant la progression de la peste. Dans les grandes villes, la fuite concerne surtout les notables qui possèdent un point de chute à la campagne. Dans d'autres villes, tout le monde fuit. Enterrement des morts dans des cimetières fondés ad hoc, brûlement des morts semblent être les seuls moyens d'enrayer l'épidémie... L'isolement et le traitement des malades font partie des mesures contre l'infection. Les mesures d'hygiène sont prises plus tard et les mesures de propreté figurant dans les règlements municipaux antérieurs à la grande peste ne s'appliquent pas aux rues. C'est au moment de cette grande peste que les édiles  commencent à se préoccuper de la propreté des rues, pas toujours, pas partout...

 

Les conséquences de la peste

   La partie la plus intéressante car bien moins traitée dans maints ouvrages sur la peste, concerne les conséquences de cette épidémie. Elle sont pour nous un modèles dans le genre. Comme pour toutes les épidémies, ces conséquences sont de plusieurs ordres :

- Conséquences socio-économiques : la peste détruit des familles entières et provoque de grands trous dans le tissu social.  Au fur et à mesure des coupes, des tenues tombent en déshérence et retournent en friche. Des villages sont abonnés et même des villes, des chemins et des routes ne sont plus entretenues. Déclin démographique, rétrécissement des débouchés, baisse des prix s'ensuivent, et surtout, de plus ou moins grands transferts de population. Lesquels bouleversent les rapports de force sociaux.

Dans les villes, les pestes dépeuplent des rues, des quartiers. De nombreuses maisons sont abandonnées et des professions sont plus touchées que, d'autres, en raison de la proximité des rats : boulangeries, boucheries, corroyeurs, ouvriers du textile. Les chaudronniers, les dinandiers et les charrons sont moins touchés car leur activité génère un bruit qui fait fuir les rats.

La surmortalité dans les villes entraine une crise de main-d'oeuvre, l'augmentation des salaires et par la suite des prix. Les commerçants et les chefs d'atelier ne peuvent plus ou n'osent payer des salaires élevés et sont ruinés. Le manque de main-d'oeuvre se solde aussi par l'arrêt des grands chantiers et notamment des chantiers des cathédrales. La peste paralyse le commerce international, maritime et terrestre.

Les grandes mortalités contribuent à l'extinction de nombreuses maisons nobles ou dynasties bourgeoises. D'importants transferts de fortune se produisent et contribuent à l'émergence de nouvelles lignées, comme les Médicis à Florence. Les conditions testamentaires n'étant pas toujours observées, en raison de la disparition des notaires morts de la peste, des familles ou des ordres religieux en profitent pour opérer des captations d'héritages, ce qui entraine de nombreux conflits.

A cela il faut ajouter ce que plusieurs auteurs (PROCOPE, BOCCACE...) appellent une "décomposition sociale". La peste fait sauter en éclat les solidarités familiales, pourtant si forte dans les sociétés anciennes. Abandons des femmes et des enfants se muliplient...

 

- Conséquences psychologiques : Le fait que la peste soit connue à l'avance et ses progrès inexorables entraine des réactions incontrôlables dont les sources se font largement écho : fuite, ruée vers les autels mais aussi recours aux médecins, charlatans, illuminés et thaumaturges, sans parler des suicides. Cette angoisse a aussi trouvé son exutoire dans le massacre des prétendus fauteurs de peste, boucs émissaires, dont les Juifs, et dans l'hystérie collective des flagellants, qui constituent deux phénomènes très importants. Dans une ambiance de psychose, l'arrivée de la peste est souvent attribuée à des empoisonneurs. Après s'être attaquée aux mendiants et vagabonds, les populations se retournent souvent contre les Juifs. Parce qu'ils détiennent le petit et le grand commerce de l'argent (du fait même que l'Église interdit aux Chrétiens le prêt avec usure...), ils constituent une cible toute trouvée, dans un mélange de peur, de jalousie, d'autant qu'ils concentrent également parfois les métiers d'apothicaires, d'épicerie et de médecine (soupçons de manipulations de poisons de toutes sortes...°, et ce malgré l'intervention de certaines autorités locales et de princes... En France comme en Allemagne ou en Suisse, c'est le moment du plus grand mouvement de violence contre les Juifs, en Europe au Moyen-Âge

- Conséquences stratégiques et politiques : La peste n'empêche pas la poursuite de la guerre dite de Cent ans, mais entraine des arrêts courts au gré du passage de l'épidémie. A l'occasion de l'abandon de vastes contrées et donc de la protection de nombreuses routes, les brigandages se multiplient. Les exactions jettent alors sur les routes praticables les habitants des villages et des compagnes, ce qui contribue au développement de l'épidémie. Elles empêchent la mise en oeuvre des mesures d'isolement. Les déplacements des troupes en compagne favorisent l'extension de l'épidémie et on ne peut s'empêcher de penser qu'à des batailles qui laissent beaucoup de cadavres sur le sol, correspondent en fait à des extensions de la peste. En 1361 par exemple, les troupes anglaises passées par Paris infectent l'Anjou, le Poitou et la Bourgogne avant de ramener la peste en Angleterre.

Au gré des saignées dans les troupes, les "victoires" vont à un camp ou à un autre, et cela indépendamment de la valeur des capitaines ou des soldats. Tactique et stratégique sont frappées de ce que CLAUSEWITZ appellera plus tard un "brouillard de la guerre" à la puissance cent... Comme l'aléatoire prend le dessus, et rend incertain le rapport des forces entre Anglais et Français, cela ne fait que prolonger les guerres et ce n'est pas pour rien qu'on désignera sous le nom de Guerre de cent ans, une guerre traversée par la peste...

- Conséquences religieuses : La disparition de nombreux prêtres et religieux (la moitié en Angleterre), souvent victimes de leur dévouement au moment  des pestes, et l'affaiblissement de l'Inquisition (les dominicains ayant payé un lourd tribut à l'épidémie) contribuent à un certain relâchement des fidèles sans compter la redistribution des rapports entre les diverses branches de la Chrétienté. Pour combler les vides, l'Église ordonne rapidement de nombreux prêtres. Ces derniers,malformés, ne peuvent pas endiguer la résurgence des superstitions, des croyances magiques et païennes, réponse bien souvent au désarroi causé par l'épidémie. Ces résurgences conduisent aux grandes chasses aux sorcières qui débutent au XVe siècle et se poursuivent aux siècles suivants.

Par ailleurs, la conjonction de calamités (peste, famine et guerre) est à l'origine de la crainte eschatologique et de l'ambiance millénariste qui marquent la fin du Moyen-Âge. Ce contexte trouble, conséquence directe du traumatisme causé par la peste, a certainement contribué à la survivance des mouvements contestataires, tels que les fratricelles ou les dolniciens, apparus au début du XIVe siècle et remettant en cause l'ordre social et la hiérarchie catholique. Tour à tour, Cola de RIENZI (1313-1354), John WYCLIF (1330-1384), Jean HUS (1372-1415) évoquent ces temps troublés pour proposer leurs propres conceptions... Jean VITAUX  écrit que "la Réforme est en quelque sorte fille des interrogations eschatologiques déclenchés par la catastrophe de la peste". Le terme peste est utilisé par la suite sans restrictions lors des querelles religieuses.

- Conséquences artistiques : Les épidémies de peste des XIVe et XVe siècles ont modifié l'inspiration de l'art européen  en l'orientant plus qu'avant vers l'évocation de la violence, de la souffrance, de la démence et du macabre. Ces "projections iconographiques" peuvent être interprétées comme une manière d'exorciser le fléau. Ainsi, le thème de la danse macabre est né semble-t-il avec la peste de 1348-1349 et ne cesse par la suite d'alimenter l'inspiration des artistes jusqu'à l'extinction finale de la peste. La danse macabre est à la fois un avertissement pour les puissants et une source de réconfort pour les pauvres, mais aussi un appel à la conversion et à la méditation sur la fragilité de l'existence humaine.

   On lira aussi avec profit les textes sur quelques autres épidémies, et sur l'endémie qu'est la lèpre.

   La riche iconographie et les textes limpides de cet ouvrage constituent une bonne introduction pour l'introduction aux problématiques des épidémies dans l'histoire de l'humanité.

 

 

François de LANNOY, Pestes et épidémies au Moyen-Âge, Éditions Ouest-France, 2018, 130 pages.

 

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13 mars 2022 7 13 /03 /mars /2022 13:40

     Catastrophes et épidémies dans le monde gréco-romain, sous-titre de ce recueil de textes - notamment de citations des auteurs de cette Antiquité-là - permet de se faire une idée précise de l'impact et du vécu de ces fléaux. Un entretien avec Emanuela GUIDOBONI, présidente et responsable scientifique de la SGA (Storia Geofisica Ambiente) à Bologne de 1983 à 2007, précise le propos de ce recueil. Dépassant les frontières et les conflits entre disciplines, faisant appel aux données concernant géologie, histoire et sismologie, les chercheurs attachés à la SGA (ainsi qu'à l'EEDIS - Centro euro-mediterraneo di documentazione) s'attachent, notamment dans des pays comme l'Italie, où des tremblements de terre de forte intensité se produisent fréquemment, à relier leur histoire à celle des hommes, à comprendre leurs effets sur les sociétés humaines. Leurs recherches tendent à une périodisation qui dépassent celles usuellement utilisées pour l'histoire. Au-delà et les surpassant, les chronologies historiques qui se fondent grosso modo sur la succession des règnes d'Empire ou de principautés, se voient au moins relativisé par rapport aux événements de premier plan que sont les bouleversements apportés par le tremblements de terre. Et au-delà de ce que peut apporter l'archéo-sismologie, les autres catastrophes "naturelles" que sont les éruptions volcaniques, les raz de marée et les tsunamis, les fléaux environnementaux - climatiques, sécheresse, innondations, épidémies... font l'objet d'études qui dessinent une périodisation de l'histoire des sociétés bien éloignée de celle utilisée encore en histoire.

  Après des chapitres consacrés aux tremblements de terre, aux éruptions volcaniques, l'auteur de recueil présente des textes permettant de comprendre les réactions et les attitudes des grecs et des romains face aux épidémies et aux aléas climatiques.

"A la différence, écrit-il, des catastrophes qui mettent en question notre monde ou notre environnement vital physique, le monde extérieur, avec la pestilence - quatrième cavalier de l'Apocalypse - nous sommes en présence d'une calamité qui atteint désormais les vivants dans leur capacité même de vivre, dans leur corps, insidieusement, pour ainsi dire depuis l'intérieur."

"Mais ces maladies ne sont pas seulement des maladies qui tombent sur l'individu et puis s'en vont (... ou ne s'en vont pas), ce sont des épidémies. L'épidémie, par son mode de propagation, par le fait qu'elle se répand, produit aussi une représentation effrayante de la maladie, en lui donnant une sorte d'existence substantielle multipliable sous la forme du miasme, qui nous guette et vous attaque quoique nous fassions. Rien à voir avec la théorie microbienne et ce que nous appelons la contagion : même si certains auteurs antiques usent de ce terme, dans l'épidémie, le miasme n'est pas transmis par l'autre, il émane de l'air même que nous respirons et qui est vicié. Le remède n'est donc pas à chercher ni dans un certain confinement (comme on le fera au Moyen-Âge, avec celui des seuls malades, par l'institution des Lazarets), ni dans un évitements de l'autre : n'étant point de remède, c'est le lieu de l'épidémie qu'il faut fuir, comme le dira et le fera Galien. Quand toute une population est atteinte, elle est toute menacée, et la maladie acquiert aussitôt une présence : tout en ne donnant aucune prise, tout en restant invisible, insaisissable; elle ne permet aucune résistance. (...)".

D'HIPPOCRATE (Épidémies III, 13) à GALIEN (Sur ses propres livres, I,16 et III, 3) en passant par OVIDE (Métamorphoses; VII, 523-613), des auteurs antiques ont témoigné de ces caractères de l'épidémie.

Dans l'Antiquité, les épidémies sont mentionnées, intervenant de manière répétée comme les famines, et sont liées aux conditions matérielles de l'existence. Les historiens les plus observateurs de ces temps, les lient souvent aux guerres et aux privations. Elles frappent les mémoires et l'on peut établir des dates qui devraient compter dans tous les manuels d'histoire, comme autant de coupures dans la trame de l'histoire des contrées mentionnées :

- 430-426 avant J-C. Peste d'Athènes

- 165 après J-C. Peste dite antonine

- 249-262  Peste dite de Cyprien

- 541-543  Peste dite de Justinien (en fait recrudescence jusqu'en 749)

Elles sont racontées avec maints détails respectivement par THUCYDIDE (Guerre du Péloponnèse, Livre II, XLVII-LIV), par HÉRODIEN (Histoire des empereurs romains, I-36), AGATHIAS (Guerres et malheurs du temps sous Justinien, Livre V-1) et ÉVAGRE (Histoire ecclésiastique, Livre IV (Theodoret), 29), dont les textes sont rapportés dans ce recueil.

   Quant aux aléas climatiques, ils font l'objets de descriptions de PLINE L'ANCIEN, de SÉNÈQUE, de TITE-LIVE, de LUCRÈCE (celui qui va le plus loin dans une approche rationnelle des événements), de LIBANIOS, de DIODORE DE SICILE...

Ils sont, tout comme les épidémies, à l'origine de déplacements de populations, de déclins de certains zones ou de certaines routes, déplacements qui ont un grand impact sur la vie des Empires qu'ils traversent. Lorsqu'ils traversent un règne - et parfois ces événements sont mis à leur débit - ils creusent un avant et un après dont les historiens n'ont pas encore pris la mesure... Dans cette collection Signets des Belles Lettres, Jean-Louis POIRIER invite à la réflexion et à l'analyse sans entrer profondément dans celles-ci. Par ces textes, il rend accessible rapidement à des sources d'informations précieuses.

   Jean-Louis POIRIER,, chercheur en philosophie antique, a collaboré à l'édition et à la traduction des Présocratiques et des Épicuriens pour la Bibliothèque de la Pléiade.

 

Jean-Louis POIRIER, L'Antiquité en détresse, Catastrophes et épidémies dans le monde gréco-romain, Les belles lettres, 2021.

 

 

 

 

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31 janvier 2022 1 31 /01 /janvier /2022 14:16

    Parmi les interrogations sur l'avenir de l'humanité soulevées par les conséquences du changement climatique en cours et l'épidémie du covid-19 (l'arbre qui dans les médias actuellement cache la forêt...) figurent les implications sociales, économiques et politiques (sans compter les éléments purement stratégiques entre puissances). Plus précisément et il faut le préciser sinon cela ne fait que refléter l'état d'esprit de la partie la plus consciente de cette humanité, est-il possible, après une phase importante de changement climatique et une endémie appelée à durer, que les sociétés telles que nous les connaissons continuent d'exister? Une grande partie des élites pensent (même quand elle prend au sérieux ces menaces) qu'il s'agit d'un mauvais cap à passer avant que tout rentre dans l'ordre (c'est-à-dire en désordre...). Mais l'hypothèse d'impossibilité d'y revenir gagne de plus en plus de crédibilité. Après cette phase climatique et cette pandémie, il est possible que rien ne sera comme avant. Qi'en-est-il, dans l'état actuel de nos connaissances pour les événements passés du même genre?

   L'exercice d'investigation sur des précédents est difficile tant les phases de changement climatique sont massives et destructrices. Il l'est un peu moins sans doute en ce qui concerne les épidémies ou pandémies. L'histoire connue (de l'Antiquité à nos jours comme on dit...) contient plusieurs épisodes épidémiques d'ampleur, même si toute la planète n'est pas touchée comme c'est le cas (victoire de la mondialisation...) de nos jours. On sait le risque historiographique encouru quand on veut explique le passé avec les connaissances du présent. Il l'est de plus en plus lorsqu'il s'agit de reconstituer des ères disparues, des comportements de nos ancêtres très lointains, que l'on a tendance à faire en les rapprochant des réalités d'aujourd'hui...

 

La place des épidémies et des changements climatiques dans l'histoire des sociétés

    Tout d'abord, on ne peut qu'être frappé dans les différents récits de notre histoire par l'absence des épidémies. Même pour l'histoire de l'Europe, comment peut-on encore évoquer le "Moyen-Âge" dans la Grande Peste Noire? Aucune enquête historique ne place cette épidémie au premier plan pour expliquer les bouleversements dans les moeurs, dans les religions, dans les institutions politiques, dans les évolutions économiques... A chaque fois que la Grande Peste est évoquée, les historiens mettent en garde contre une "exagération" des répercussions de cette épidémie qui envoya dans l'au-delà tout de même un bon tiers de la population européenne. On peut mettre l'accent parfois sur le déclin des empires musulmans en Méditerranée causée par cette épidémie. Mais il n'y a pas d'articulations entre événements épidémiologiques et évolution des pratiques agricoles, puis économiques, évolution des moeurs, changements religieux et politiques, qui mettent réellement en valeur l'influence de ces épidémies.

A une très grande exception près : l'effondrement des royaumes aztèque et maya en Amérique Latine suite à l'intrusion des conquistadores, propageant la variole d'un bout à l'autre du sous-continent. La sidération des populations fut telle : leur intrusion parallèlement à la propagation de cette maladie contagieuse et mortelle provoquent non seulement un effondrement politique et social, mais également une destruction du moral, la perte de tout repère psychologique. Des enquêtes sur les sentiments religieux actuels des habitants, qui mélangent héritage de la tradition et apports du christianisme au point que l'on peu parler d'un christianisme latino-américain (chose que combattent en vain des autorités ecclésiastiques, elles tenant au dogme romain).

Bref, il semble qu'en s'en tient encore, malgré les progrès dans l'étude de l'histoire qui tend à en faire une histoire économique et sociale liée à l'histoire "traditionnelle" politique des familles royales prolongée en quelque sorte ensuite dans l'histoire des nations, à ne pas faire le lien entre les épidémies, considérées alors comme événements passagers, et étapes de l'évolution des sociétés... Nous formulons l'hypothèse inverse : les épidémies constituent des faits centraux de notre histoire... Dans la foulée, nous formulons une autre hypothèses : les changements climatiques constituent des marqueurs de l'évolution de l'humanité. Nous avons toujours été frappé par l'histoire de l'Antiquité, et notamment de l'Antiquité égyptienne : on fait commencer l'Histoire en Mésopotamie... Entre la Préhistoire et l'Antiquité, il y a comme un blanc, qui ressemble à un avant et un après un cataclysme d'ampleur... biblique. Pour en revenir à l'Égypte, les Pyramides apparaissent là, issues d'un lointain passé, de plus en plus reculer au fur et à mesure des recherches archéologiques.. Ne devrait-on pas par exemple relier l'érection de ces monuments (dont on devrait sans doute être moins admiratifs...) et l'apparition tout autour de ce désert? Combien y-a-t-il fallu de bois et de feuillus pour dresser ces pyramides?... Cette dernière hypothèse est reflétée dans plusieurs ouvrages, mais même l'archéologie et l'anthropologie versant académique n'ont font guère tapage....

   Plusieurs études permettent de se faire une idée de l'impact des épidémies et à plus grande échelle des changements climatiques sur les sociétés et sur les civilisations.

- La démarche la plus immédiate est faite, mais surtout dans une perspective de "sciences naturelles", d'étudier les effets des épidémies sur les évolutions des populations, via la démographie historiques ;

- Une approche semblable est effectuée pour le monde gréco-romain, une antiquité en détresse où les sociétés rebondissent après les catastrophes naturelles. Pestes et épidémies au Moyen-âge font l'objet de nombreuses études : elles constituent avec les guerres des fléaux récurrents, dotés d'un grand pouvoir de destruction et sont aussi de grands facteurs de changements politiques et sociaux.

- Les interactions entre épidémies et sociétés sont l'objet également d'études dont l'importance croît actuellement à cause des ravages de la pandémie de Covid-19. Persécution, contrôle social, entreprise coloniale, révoltes, exploitation, religion et ordre moral, mortalité différentielle et racisme, mobilisations politiques et militaires, rapports de genre, activisme, tant d'éléments qui changent lors d'épidémies...

- De la peste à la pandémie de Covid-19, les religions face aux épidémies sont animées de comportements récurrents, tant et si bien que les représentations de ces épidémies peuvent avoir plus d'effets sur les mentalités (religieuses mais pas seulement) que les épidémies elles-mêmes.

- Les parcours et survols de  l'histoire des Empires montrent des conditions de naissance et d'effondrement sous l'influence des épidémies. Les changements climatiques peuvent avoir des effets plus radicaux et définitifs, redessinant la carte des régions habitables et non habitables. Nous sommes bien entendu plus documentés sur les épidémies que sur les changements qui opèrent à échelle plus large : tout ce qui subsisterait alors des civilisations anciennes est perdu à jamais. Parfois des bribes de connaissance se retrouvent dans les textes les plus anciens conservés par l'humanité, mais de manière souvent diluée (dans des considérations religieuses) et déformée...

 

SOCIUS

 

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10 septembre 2021 5 10 /09 /septembre /2021 12:51

   Le Tour de France, chaque année depuis longtemps s'organise, se déroule, pour donner le résultat à la fois d'un spectacle et d'une compétition sportive. Malgré tous les conflits que cela suppose - et on ne pense pas d'abord à la compétition entre cyclistes - la coopération entre plusieurs types d'acteurs donne toujours ce beau résultat. Aux yeux des spectateurs et des visionneurs (par la télévision ou par Internet), ce n'est que défilé de vélos et de maillots. Pourtant l'histoire du Tour de France montre que bien des conflits s'expriment, mais ces spectateurs n'y voient que du feu, si bien intégrés qu'ils sont dans l'orchestration de cet événement aussi connu que le football en Europe et dans le monde. Après les Jeux Olympiques d'été et la Coupe du monde du football, le Tour de France est l'épreuve sportive la plus connue dans le monde entier.

 

La perception des conflits

    On a déjà évoqué le sport en général comme résultante de bien des conflits - bien loin de cet "esprit sportif" tant vanté. Il est intéressant de détailler le cas de cette épreuve cycliste comme creuset de coopérations/conflits.

    C'est pratiquement à front renversé que le grand public peut avoir conscience de ces conflits, à moins de s'y intéresser sur le fond. Si la compétition entre les cyclistes est si spectaculaire du départ à l'arrivée, sur la route plate (course contre la montre) et sur les cols tourmentés (endurance et esprit d'équipe dans le peloton), (pour prendre un exemple, la rivalité ANQUETIL-POULIDOR des années 1960), focalise l'attention ; c'est pourtant l'aspect le moins important du Tour de France.

Des enjeux idéologiques et économiques bien plus importants s'y jouent, sans compter l'existence d'une véritable lutte des classes à l'intérieur des pelotons, entre leaders et soutiens, sans compter également un véritable rapport de forces entre organisateurs de la course et participants directs, qui rejaillit sur le contenu même de la course.

On a là un faisceau de conflits, qui, des origines jusqu'à aujourd'hui, influe de manière opaque pour le grand public, sur le tracé, la longueur, la durée et sur nature même... des épreuves, bref sur tout ce qui fait le spectacle-Tour de France. En fait, le spectacle lui-même n'intéresse les organisateurs qu'à condition qu'il serve leurs intérêts et cela sur plusieurs plans : financiers, idéologiques, sociétaux...

 

Conflits économiques

- d'abord, aux origines, les aspects économiques qui déterminent la naissance des médias écrits en France. C'est dans un contexte de développement du sport cycliste sous l'impulsion des organes de presse spécialisés  (du Petit journal au Vélo) qu'est créé en 1903 le Tour de France. Suivant plusieurs courses cyclistes plus restreinte, ce tour de France est organisé par le journal L'Auto, dirigé par Henri DESGRANGE, afin de relancer les ventes du quotidien  et affaiblir son concurrent, Le Vélo. Dès sa première édition, l'épreuve connait un certain succès et se voit reconduire l'année suivant. Malgré des accusations de tricherie envers certains coureurs ou des modifications fréquentes du règlement vivement critiquées, comme la mise en place d'un classement par points à défaut d'un classement général au temps (à la guerre comme à la guerre, sur le terrain comme entre rivaux économiques) entre 1905 et 1912, le Tour de France devient peu à peu l'un des événements sportifs les plus populaires en France et dans le monde.

L'opposition entre Pierre GIFFARD et le comte de DION, sur fond de développement de l'industrie du cycle et de l'automobile, qui bataillent à travers leurs clubs et leurs journaux (entre autres Le Vélo et L'Auto-Vélo)  se trouve au coeur de la naissance du Tour de France. Et jusqu'à 1914, celui-ci mobilise tout un petit monde qui le popularise, le prépare chaque année, le suit dans ses péripéties (surtout les accidents...), le vante dans ses performances, au rythme de la croissance des véhicules automobiles et des bicyclettes (et plus, des cycles à plus de deux roues...). La guerre interrompt net cette dynamique, non seulement en faisant des trous dans les pelotons - L'Auto continue de livrer à ce sujet des articles depuis le front - mais aussi de par des destructions multiples.

 

Conflits idéologiques

- aux origines aussi, et avec toute la virulence de ce temps, depuis les dreyfusards et les anti-dreyfusards parmi lesquels se retrouvent les promoteurs du vélo à travers leurs journaux jusqu'à la rengaine nationaliste de tous ceux qui veulent la revanche sur la défaite de 1870. De la "préhistoire" du Tour, où la presse du cycle alimente les tensions pendant l'affaire Dreyfus, aux premières éditions où la lutte autour du règlement de la course et le parcours - qui s'étend de plus en plus - fait rage, jamais les préoccupations idéologiques ne l'ont quitté.

A partir de 1905, à l'initiative d'Alphonse STEINÈS, un collaborateur de DESGRANGE, le Tour se rapproche de ses frontières, jusqu'à former un "chemin de ronde", un "encerclement processionnel du pays qui manifeste ostentatoirement les valeurs de la France moderne et industrielle, le dynamisme et la santé éclatante de la jeunesse. Il devient un symbole de la vitesse et de la modernité et contribue à l'appropriation symbolique du territoire national pour la majorité des Français ruraux qui, confinés dans leurs régions, son "prisonniers de la lenteurs". Le Tour dessine la France et se veut "militant", une attention particulière étant portée à l'Alsace-Lorraine, annexée par l'Empire allemand en 1871. Les escales du Tour en terres allemandes, avec l'assentiment des autorités, sont l'occasion pour les populations locales d'exprimer leur sentiment nationaliste. Lorsque les relations franco-allemandes se dégradent, notamment à partir de 1911, GUILLAUME II empêche le Tour de France de déborder les frontières. La popularité du Tour s'accroît dans cette période, rapidement tant chez les sportifs (aristocrates et bourgeois mécanisés) que chez les passionnés présents au bord de la route. Le public populaire y trouve un prolongement des fêtes du 14 juillet et un bon mobile pour célébrer les valeurs républicaines, l'État soutenant l'organisation du tour (et ce jusqu'aux années 1950).

   Lorsque le Tour reprend en 1919, il s'inscrit dans un mouvement de "cyclisme de commémoration", à l'image d'autres courses organisées en cette année suivant le conflit mondiale. Les constructeurs de cycle, n'étant pas en mesure de mettre sur pied des équipes compétitives face au manque de pneumatiques et d'accessoires, acceptent l'idée d'Alphonse BAUGÉ de se regrouper dans un consortium sous le nom de "La Sportive". Seuls onze concurrents terminent ce Tour rendu difficile par les routes endommagées ou peu entretenues pendant le conflit mondial. Les premières éditions d'après-guerre ne rencontrent pas le même succès que celles d'avant-guerre, les esprits étant plus préoccupés par le redressement du pays. Si avant la Grande Guerre, l'heure était à l'humeur cocardière et nationaliste, les dégâts de la guerre et l'ampleur des destructions morales et physiques font qu'elles ne sont plus de mise.  Et d'ailleurs, d'autres enjeux, sociaux, commencent à pénétrer la réalité du Tour de France, même si c'est pas le biais de rivalités chez les organisateurs...

 

Conflits sociaux.

  L'emprise d'Henri DESGRANGE sur la course n'est pas appréciée de tous, elle est même une cause de la dégradation de l'image du Tour de France à la fin des années 1920. En 1924, les frères Francis et Henri PÉLISSIER abandonnent pour protester contre un règlement jugé trop sévère. Ils se livrent au journaliste Albert LONDRES, qui couvre le Tour pour Le Petit Journal. Ils lui décrivent les difficultés et la souffrance des coureurs du Tours de France, accentuant le côté dramatique de l'épreuve. En titrant son article "Les Forçats de la route", Albert LONDRES rend cette expression qu'elle véhicule durablement populaire et fait découvrir au public une réalité peu connue. Henri PÉLISSIER élargit l'audience de sa protestation contre Henri DESGRANGE et son règlement trop strict en envoyant à différents journaux. L'Humanité s'en saisit et suit pour la première fois le Tour de France. Par quelles voies la lutte des classes ne se fait pas entendre?...

Dans la foulée, DESGRANGE invente une nouvelle formule : lors des étapes de plaine, les équipes s'élancent séparément. Mais le spectateurs ne comprennent pas l'enjeu et le déroulement de cette course.  En 1928, il met en oeuvre une nouvelle idée : chaque équipe est autorisée à faire appel à trois remplaçants après les Pyrénées afin de leur permettre de concurrencer l'équipe Alcyon qui domine la course. En d'autres occasions, DESGRANGE renonce à son idéal sportif pour maintenir l'intérêt de la course. Il paie par exemple des coureurs pour qu'ils accélèrent lorsqu'il estime que le peloton est trop lent.

 

Conflits nationaux

Afin de maintenir l'intérêt du public, Henri DESGRANGE décide de modifieer en profondeur son règlement et bouleverse le mode de participation au Tour de France. Les marques de cycles sont supprimées pour laisser place aux équipes nationales. En contrepartie, L'Auto prend à sa charge les frais d'hébergement, de nourriture, de matériel, de soins et de massages pour les coureurs. Désormais ces derniers contractent directement avec le Tour et sont tenus de signer une convention qui les lie à l'organisation de l'épreuve. Pour l'édition 1930, 5 équipes nationales regroupant 40 coureurs sont présentes : Allemagne, Belgique, Espagne, France et Italie. Les autres coureurs forment la catégorie des "touristes-routiers", qui courent tous à leurs frais et sont désormais sélectionnés... sous la direction d'Henri DESGRANGE, qui intervient ainsi directement dans la composition des pelotons. L'intention d'étendre à la dimension européenne le Tour va transformer peu à peu la tonalité du Tour, non dans l'esprit de la SDN, mais dans la participation du monde cycliste à la montée des nationalismes. L'adhésion du public, pas seulement français, à la formule des équipes nationales. Si en France, les victoires de l'équipe de France enthousiasment les spectateurs français et projettent l'image d'une France unie, les rivalités entre Français et Belges (ces derniers se retirant au cours de l'édition 1937), la propagande de l'Italie de MUSSOLINI, l'orchestration de polémiques (notamment à partir de 1936) par les catholiques et les communistes, la participation de Républicains espagnols (1937-1938), transforment le Tour en arène des conflits entre États et peuples.

 

Le Tour pris dans la Collaboration...

   Henri DESGRANDE envisageait dans l'atmosphère de la "drôle de guerre", une édition 1940. Mais il y renonce en raison des zones militaires inaccessibles à la course qui en réduisent le parcours et de la mise au service de l'effort de guerre de l'industrie du cycle. Son successeur à la direction de L'Auto, en août, Jacques GODDET, fuit à Lyon dans l'exode, tandis que Albert LEJEUNE, collaborateur convaincu, une fois l'armistice signé, vent le journal à Gerhard HIBBELEN, un proche de l'ambassade allemande à Paris, déjà propriétaire de nombreux journaux parisiens.

Pendant l'Occupation, les Allemands souhaitent que le Tour de France soit de nouveau organisé, afin de "rallier tout le peuple français" et de "légitimer leur pouvoir en autorisant à nouveau une grande manifestation publique, ce que Jacques GODDET refuse. Ce projet est confié au journal collaborationniste La France socialiste et à son chef des sports, Jean LEULLIOT, ancien journaliste de L'Auto et directeur de l'équipe de France pendant le Tour 1937. Jacques GODDET étant parvenue à interdire l'usage du nom "Tour de France",une course soutenue par le gouvernement de Vichy et appelée "Circuit de France" est disputée en septembre-octobre 1942, en sept étapes. Les industriels, déjà réticents avant, n'apportent pas leur soutien à La France socialiste et le Circuit de France n'est plus organisé. Pendant ce temps, Jacques GODDET entretient le souvenir du Tour de France (il crée en 1943 le Grand Prix du Tour de France )

A la Libération, L'Auto cesse de paraître (août 1944). Jacues GODDET, indirectement mis en cause  dans la raffle du Vel'd'Hiv car propriétaire de ce vélodrome, se voit reprocher d'avoir la parution de son journal, qui était retourné à Paris pour fonctionner sous contrôle allemand et de s'être montré passif à l'égard de l'occupant. On l'accuse également d'avoir inclus dans la rubrique "Savoir vite" de son quotidien des communiqués de propagande allemande.

Ceci raconté pour montrer que le sport - même de la part de ses dirigeants les moins en prise avec l'actualité des conflits, ne peut rester neutre. Si l'on magnifie le corps des coureurs et leurs performances, on ne saurait fermer les yeux sur ce qu'implique son fonctionnement dans la vie politique et idéologique du pays. A vouloir maintenir à tout prix un fonctionnement "normal" dans une période qui ne l'est pas, en regard du spectre collaboration-résistance, les membres des organisations sportives, ici le vélo, se prête à toutes les manoeuvres idéologiques.

 

Après la Libération

  La collaboration de toute une presse à l'occupant nazi, fait que de nombreux titres ne sont autorisés à paraitre de nouveau que courant 1946, Les journaux sportifs sont de nouveau autorisés à paraitre, mais Jacques GODDET lance un nouveau journal, L'Équipe, qui se veut à l'écart de la politique - entendre alors des conséquences de la collaboration. Même si des efforts veulent se concentrer sur ce pour beaucoup doit être un sport pour le sport, l'organisation du Tour de France fait l'objet d'une lutte intense entre les organes de presse proches des résistants communistes et des gaullistes.

Chacun, Sports, Miroir Sprint, Ce soire, Le Parisien libéré, l'Équipe, à coup d'organisations de sa propre épreuve cycliste, seul ou en collaboration, entend représenter un nouvel esprit sportif, celui-là même que Jacques GODDET présente dans ses colonne, quand en juin 1947 le Tour renaît : "Alors que notre pays, brisé par tant de dures années, supportant les convulsions qui le secouent, le Tour de France, cette grand fête populaire reprend sa place (...). Son existence même évoque intensément l'idée de de paix."

 

Pendant les Trente Glorieuse (1950-1970), un effort constant pour maintenir le Tour de France dans une situation "irréprochable" et dépourvue d'aspects conflictuels... même si les conflits politiques, économiques, idéologiques... sont toujours là!

     C'est pour contrer la concurrence d'autres courses (Course de la Paix d'Europe de l'Est notamment) que les organisateurs élargissent le territoire du Tour de France lors de l'édition 1954, où le Tour prend son départ d'Amsterdam. Avec le développement de la télévision qui arrive sur le Tour en 1948 et les transmissions en direct et retransmissions que ce dernier connait une popularisation durable. Cette diffusion du Tour à la télévision offre un nouveau support publicitaire (d'abord sur les maillots et les véhicules de la caravane) pour les produits dont la consommation se développe à cette époque. Le tour de France participe à l'évolution même des industries du cycle (qui décline), automobile et du cyclomoteur. Il constitue une sorte de résistance à l'invasion automobile, chose que les spectateurs du Tour ne perçoivent que peu.

La régularité des éditions, la multiplication des références culturelles au Tour, alors même que la situation financière des sociétés qui l'organise ou le supporte directement se dégrade, le Tour devient une vitrine mobile de cette société de consommation dans les années 1960. Pourtant, les loisirs faciles, les vacances, la société de consommation elle-même éloignent de plus en plus le public des courses cyclistes, pour lui de plus en plus synonymes d'un passé tourné vers l'effort. Le peloton français, qui subit la concurrence forte des autres équipes nationales qui se développent, est en difficulté. Des sponsors se retirent, au point qu'il ne reste plus que quatre équipes professionnels françaises en 1974 et que l'Union nationale des cyclistes professionnels crée un équipe de cyclistes ch^meurs afin que ceux-ci puissent continuer de courir.

Malgré sa situation d'idiot utile (promouvoir la société de consommation aux dépens de ses propres valeurs...), le tour de France parvient tout de même à se relancer au milieu des années 1970. Alors que les industries subissent la crise pétrolière, celle du cycle connait un nouvel essor. En partie grâce à une nouvelle mode partie de Californie au milieu des années 1960 et à l'émergence du mouvement écologique dans le monde occidental. En s'éloignant des grands axes de circulation pour aller à la rencontre de la France paysanne, le monde urbain étant couvert par le biais de la radio et de la télévision, le Tour de France suscite l'intérêt du secteur agricole en 1974. Le Tour, spectacle gratuit (en apparence, car il faut bien payer la publicité, la caravane, les aménagements nécessaires et les frais de circulation) et fête populaire, attire de nouveau la foule, par son côté fédérateur face à la crise économique et au changement de société. A la recherche de recettes supplémentaire, les organisateurs font sponsoriser le maillot pour la première fois en 1969 par les sociétés Le coq sportif et Virlux. Toute une dynamique s'instaure alors : sponsorisation (qui s'élargit à d'autres sociétés), popularisation (le tour devient l'événement indépassable de chaque été), commercialisation et sponsorisation...où les médias tiennent le plus grand rôle actif. Jusqu'à susciter l'attention du monde politique : Le président de la République Valéry Giscard D'ESTAING remet son maillot jaune. Toute une bataille souterraine dans l'organisation du Tour devient la règle : le tracé du parcours, l'équilibre entre traversée montante et traversée descendante du pays, la détermination des étapes-vitrines (stations balnéaires)... Le tournant commercial pris par le Tour est critiqué, mais il prend de plus en plus d'ampleur.

 

  Les années 1980 et 1990 : période d'internationalisation du Tour de France

La dynamique commerciale, certains diraient capitaliste, du Tour, au début des années 1980, amène à multiplier le nombre des coureurs (alors réduit à 7 équipes de l'Europe de l'Ouest) et celui des équipes nationales, pour faire participer les Américains, les Colombiens, les Européens de l'Est, malgré le regain de la guerre froide. Il faut attendre la chute du mur de Berlin, puis la fin du Pacte de Varsovie pour voir participer en nombre des coureurs de l'Europe de l'Est et durant les années 1990, des coureurs formés à l'Est qui brillent régulièrement dans le Tour. Parallèlement à la diversification significative des nationalités des coureurs, les nationalités des médias qui couvrent le Tour, l'internationalisent véritablement.

Cette période voit le Tour de France devenir une gigantesque machine économique. Son suivi médiatique, ses recettes et son budget croissent et sa place dans le cyclisme devient hégémonique. La stratégie des organisateurs, sous sa présentation de "modernisation" (très à la mode...) est de débarrasser le Tour de son image de "foire commerciale" et de s'appuyer sur un nombre restreint de sponsors plus importants, formant un "club de partenaires". Leur politique permet au Tour de tripler son budget  entre 1983 et 2003, grâce à une forte augmentation des droits télévisés et des recettes publicitaires. La Société du Tour de France devient en 1993, une filiale d'Amaury Sport Organisation, société qui entend monopoliser une grande partie des médias. Un Tour de France féminin est créé en 1984 dans cette stratégie d'ensemble, un surf sur les "conquêtes féminismes", une récupération commerciale de la libération des femmes... Mais celui n'est pas suffisamment rentable ; il disparait en 1989, faute de sponsors et de couverture médiatique.

  Le Tour de France devient si hégémonique, captant prestige et finances, faisant tomber toute concurrence de la part des Tour de Lombardie, d'Italie, d'Espagne. Tout ou presque - exit les valeurs sportives - est pensé, organisé en fonction du profit pour les organisateurs, l'État laissant bien entendu faire dans l'esprit libéral et néo-libéral. La grande masse des spectateurs et téléspectateurs ne s'y trompe pas : ce qui l'attire dans les transmissions et retransmissions, ce sont les paysages et les belles images. Ceux qui s'intéressent aux exploits des coureurs et au palmarès se réduisent peu à peu, aux imitateurs et aux suiveurs (sur la route) plus soucieux d'endurance que de performance et aux spectateurs sur le bord du parcours (si le beau temps est là...). Dans les années 2000, plusieurs affaires de dopage et plusieurs systèmes de triche mettent à jour la dérive du Tour de France, révèlent au grand public sa véritable nature.

 

Conflits économico-sportifs et... sociaux

    Le dopage est apparu dans le cyclisme dès la fin du XIXe siècle, surtout lors des courses de six jours et autres compétitions sur piste très populaires à l'époque. Jusqu'aux années 1950, il n'est pas un sujet d'inquiétude majeur et est traité de façon cursive ou humoristique, sur le même plan que d'autres triches (drôlatique, comme des raccourcis ou des empêchements de poursuivre la course). Les autorités médicales, sportives commencent à donner de la voix sur le dopage - malgré bien des tentatives de censure, envers les coureurs entre autres - durant les années 1950, lorsque plusieurs incidents (malaises, chutes) révèlent  la généralisation de pratiques dopantes. Il faut une loi votée en juin 1965 pour contraindre les autorités sportives - entendre les organisateurs du Tour pour réaliser des efforts de contrôle de l'usage des stimulants. Des contrôles systématiques sont mis en place à partir de 1968, ce qui entraine une véritable course entre usage de substances interdites et leur répression, tant les pressions économiques sont fortes. Au détriment souvent des coureurs eux-mêmes et de leur santé. Du coup, le Tour de France est régulièrement perturbé par un ou plusieurs cas de dopage, rendus visible par les contrôles, impliquant des substance interdites ou ne figurant pas sur la liste de l'Union cycliste international (alors qu'ils sont dans celle du Comité olympique international...), et des coureurs en tête du palmarès (le cas de Lance ARMSTRONG, remportant le Tour de 1999 à 2005 étant emblématique). Face au rythme de forçat imposé aux coureurs, dénoncé en d'autres temps, nombre de coureurs parlent, (notamment contre l'US Postal qui a mis en place un système de dopage sophistiqué permettant à ses coureurs de remporter les étapes, malgré les contrôles) mettant en relief nombre de conflits entre équipes, qui n'utilisent pas seulement l'entrainement sportif pour l'emporter.

  La crédibilité du Tour de France est constamment menacée, provoquant un renforcement de la lutte contre le dopage, mais laissant encore dans l'ombre la véritable exploitation des coureurs par les directions des équipes, ce capitalisme spécifique que l'on rencontre aussi par ailleurs dans le monde sportif.

Dans sa lutte contre les différentes formes de dopage, le Tour de France met en place dès 2016 un dispositif contre le dopage mécanique, système adapté aux montées et aux descentes du parcours. Mais la sophistication mise en place contre la sophistication du dopage indique bien que des responsables, poussés par la dynamique de compétition économique plus que sportive, n'abandonnent pas des méthodes qui vont à l'encontre des principes des fondateurs du Tour, auxquels il restait tout de même cet esprit qui l'a quitté. Le conflit économique entre organisateurs du Tour de France est bien plus important que le conflit-compétition entre équipes, qu'elles soient nationales ou privées (marques).

 

Roland BARTHES, Mythologies, Seuil, 1957. Fabien WILLE, Le Tour de France : Un modèle médiatique,  Villeneuve-d'Asq, Presses universitaires du Septentrion, 2003. Pierre LAGRUE, Le Tour de France : Reflet de l'histoire et de la société, L'Harmattan, 2004. Pierre CHANY et Thierry CAZENEUVE, La fabuleuse histoire du Tour de France, La Matinière, 2011. Jean-François MIGNOT, Histoire du Tour de France, La Découverte, 2014. Jean-Pierre de MONDENARD. Dopage : L'imposture des performances, Paris, Chiron, juin 2006. Albert LONDRES, Les forçats de la route et Tour de France, tour de souffrance, Paris, Le Serpent à plumes, réédition 1996.

 

 

 

 

 

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8 juin 2021 2 08 /06 /juin /2021 12:02

   Pour MARX, ce n'est pas seulement l'idéologie, mais toute la connaissance qui est influencée par le contexte social et économique. IL a été l'un de ceux qui se sont efforcés de montrer le rapport étroit entre les conditions sociales de la production des savoirs et leurs contenus. Selon lui, les rapports de production et le niveau de développement des forces productives influencent la superstructure juridique, politique et culturelle. Parce que le langage et la conscience sont d'emblée des produits sociaux, ils dépendent à la fois  des rapports qu'entretiennent les hommes entre eux et des techniques productives existantes. D'où l'importance des conditions sociales de la mise en oeuvre de ces techniques, c'est-à-dire de la division du travail et plus particulièrement, de la division du travail manuel et travail intellectuel. Car c'est à partir du moment historique où apparait cette division que "la conscience peut vraiment s'imaginer qu'elle est autre chose que la conscience de la pratique existante, qu'elle représente réellement quelque chose sans représenter quelque chose de réel. A partir de ce moment, la conscience est en état de s'émanciper du monde et de passer à la formation de la théorie "pure", théologie, philosophie morale, etc. (L'idéologie allemande). Comme l'indique MARX dans la marge de son propre manuscrit, cette naissance du travail intellectuel spécialisé coïncide avec l'apparition des prêtres, première forme des idéologues.

MARX et ENGELS s'intéresse aux conditions de production des idées, des représentations et des connaissances. En particulier, ils s'attachent à montrer qu'il n'y a pas de mouvement des idées indépendant de la formation sociale dans laquelle elles sont produites. D'où leur critique du philosophe FEUERBACH. De nos jours, de telles conceptions peuvent s'avérer banales, tant elles ont imprégnés les sciences sociales. Mais de leur vivant, les deux auteurs s'attirent déjà les réactions d'une classe intellectuelle en toujours grande majorité imprégné d'idées religieuses, une grande partie des oeuvres humaines venant de l'inspiration de la sphère divine. Scandaleuse, et elle l'est de plus en plus au fur et à mesure de la diffusion des idées matérialistes et politiques des marxistes, est cette expulsion du spirituel, cette expulsion de Dieu de la réalité. Seule cette expulsion permet de penser clairement, précisément, comment s'agencent les idées et comment aussi la pensée de, des individus est reliée à leurs conditions d'existence, aux rapports sociaux, comment interviennent la domination et l'aliénation de la plus grande partie de l'humanité.

Tous les débats sur la liberté de l'homme dans la Création, tous les débats également sur la détermination ou le conditionnement de l'individu par le social qui lui retirerait toute liberté individuelle n'intéressent pas MARX et ENGELS. Ils ne se préoccupent que de définir l'individu comme un être social et ses représentations comme insérées et produites par les rapports qu'il entretient avec les autres hommes.

 

Praxis

  Au-delà des seules représentations immédiates se pose la question de la connaissance scientifique du monde réel par les hommes, au sens de la connaissance construite et raisonnée. Celle-ci passe nécessairement par l'activité humaine concrète, c'est-à-dire par la pratique. C'est précisément le sens de la IIe thèse sur FEUERBACH : "La question de savoir s'il y a lieu de reconnaître à la pensée humaine une vérité objective n'est pas une question théorique, mais une question pratique. C'est dans la pratique qu'il faut que l'homme prouve la vérité, c'est-à-dire la réalité et la puissance de la pensée dans ce monde et pour notre temps. La discussion sur la réalité ou l'irréalité d'une pensée qui s'isole de la pratique est purement scolastique."
Autrement dit, la pratique fonctionne ici comme moyen de connaissance et preuve de la véracité de la théorie. On retrouve ici la notion de preuve par l'expérience (particulièrement cruciale dans l'analyse et l'action sur les choses de la vie - condition de la survie ou de la vie dans un environnement hostile) caractérisant la plupart des sciences de la nature, transposée dans les sciences humaines ou sociales, où elle devient cruciale également dans l'analyse et l'action politique.

Henri LEFEBVRE place la praxis au centre de la théorie de MARX pour fonder une sociologie marxiste. A la place du terme "pratique" qui pourrait en être la traduction simple, il utilise le terme allemand de praxis qui signifie plutôt action pratique, c'est-à-dire pratique et action en vue de la connaissance avec pour objectif la transformation ou le changement. Pour Henri LEFEBVRE; il s'agit à la fois de distinguer la praxis de l'actionnalisme des sociologues tels de Talcott PARSONS (1902-1979) ou Alain TOURAINE et de marquer une volonté de distanciation à l'égard de l'orthodoxie marxiste en affirmant un projet de dépassement  du politique et de la philosophie. La praxis renoue avec la notion du temps, à partir du temps de travail et de l'action des hommes sur le temps. Elle réhabilite le sensible dans l'activité humaine que la philosophie spéculative avait évacué. De même, elle réintroduit la créativité en transformant les instruments de travail, le travail lui-même (rapport de l'homme à la nature), puis les rapports des hommes entre eux.

La praxis révolutionnaire, elle, introduit l'intelligibilité concrète (dialectique) dans les rapports sociaux. Elle rétablit la coïncidence entre les représentations et la réalité, entre les institutions (superstructures) et les forces productives (la base), entre formes et contenus. La praxis est la condition d'une théorie du réel, tandis que seule est vraie la praxis révolutionnaire. L'accès à la vérité passe par la pratique révolutionnaire et dans le marxisme par la pratique révolutionnaire du prolétariat. Toujours pour LEFEBVRE, "la pensée marxiste n'est pas seulement pensée orientée vers l'action. Elle est théorie de l'action, réflexion sur la praxis, c'est-à-dire sur le possible et l'impossible. La connaissance de l'État et de sa bureaucratie ne se sépare pas de l'activité révolutionnaire qui tend à les surmonter. Nous savons, écrit-il, à quel point la connaissance implique la critique radicale (le moment négatif) et inversement entretient cette critique. Or la pensée critique n'a de sens et de portée que par l'action pratique révolutionnaire, critique en acte de l'existant" (Sociologie de Marx, PUF, 1966).

Ainsi, si nous suivons toujours à la fois LEFEBVRE et DURAND, non seulement selon le marxisme la connaissance vraie est critique, mais pour l'être elle doit être mise en acte. Contre ce que pense Raymond ARON, Henri LEFEBVRE insiste sur la nécessité de la mise en oeuvre d'un mouvement social à partir d'une stratégie. ARON estime qu'il importe "à un marxiste comme à un non-marxiste de ne pas réduire la signification d'une oeuvre scientifique ou esthétique à son contenu de classe", car ce qui compte c'est la vérité universelle de certaines sciences et la valeur universelle des oeuvres d'art. (Les étapes de la pensée sociologique, Gallimard, 1967).

En fait, ce qu'a introduit MARX, c'est l'unité de la théorie et de la pratique ou, dit autrement, la connaissance par la praxis. La pratique sociale est pour MARX la composante inhérente au processus de la connaissance et à la construction de la théorie. Non seulement la pratique est le moyen ou la mesure de la véracité de la théorie, mais elle est constitutive de celle-ci par la réintroduction du sensible, par l'expérience, conditions d'existence de la conscience qui interprète.

 

Sociologie de la connaissance et critique de l'économie politique

        La relation entre la mise sur pied d'un système cohérent de sociologie de la connaissance et la critique de l"économie politique est directe.

Dans sa critique de la méthode de l'économie politique, MARX vise à la fois l'empirisme des économistes classiques et l'idéalisme de HEGEL. Il rejette la méthode qui étudie d'abord le réel et le concret (comme par exemple la population) sans appareillage conceptuel (les classes, le travail salarié, le capital par exemple) car cette méthode conduit à une représentation chaotique de la population. Au contraire, c'est en partant de l'abstrait, c'est-à-dire des concepts (eux-mêmes établis par l'analyse qui dégage quelques rapports généraux abstraits déterminants comme la division du travail, l'argent, la valeur...), que la pensée reconstruit le concret : "La méthode qui consiste à s'élever de l'abstrait au concret n'est pour la pensée que la manière de s'approprier le concret, de le reproduire sous la forme d'un concept pensé" (Contribution à la critique de l'économie politique).

Ce concret peut apparaître comme le résultat de la pensée, mais il s'agit d'une illusion dans laquelle est tombé HEGEL : le réel préexiste à la pensée et ce n'est pas parce que la conscience philosophique conçoit tel ou tel objet que celui-ici n'a pas existé avant que celui-ci ne s'en préoccupe et qu'il ne lui survivra pas. On l'avait déjà écrit avant de prendre connaissance de l'argumentation de DURAND quand nous avons approché la philosophie de HEGEL et notamment sur l'existence de la chose (chose en soi). Dans sa Contribution à la critique de l'économie politique, MARX écrit bien : "La totalité concrète en tant que totalité pensée, en tant que représentation mentale du concret, est en fait un produit de la pensée, de la conception ; il n'est pas contre nullement le produit du concept qui s'engendrerait lui-même, qui penserait en dehors et au-dessus de la vue immédiate et de la représentation, mais un produit de l'élaboration de concepts à partir de la vue immédiate et de la représentation. Le tout, tel qu'il appariait dans l'esprit comme une totalité pensée, est un produit du cerveau pensant qui s'approprie le monde de la seule façon qui lui soit possible, d'une façon qui diffère de l'appropriation de ce monde par l'art, la religion, l'esprit pratique. Après comme avant, le sujet réel subsiste dans son indépendance en dehors de l'esprit ; et cela aussi longtemps que l'esprit a une activité purement spéculative, purement théorique. Par conséquent, sans l'emploi de la méthode théorique aussi il faut que le sujet, la société, reste constamment présent à l'esprit comme donnée première".

On perçoit ce souci de bien faire comprendre cela par MARX dans l'élaboration et l'écriture du Capital. L'exposé des concepts clés se fait toujours en relation avec la description du concret vécu, notamment par les travailleurs. D'où cette "mise en regard" du concret et de la théorie, jusqu'au coeur de l'élaboration théorique. Si des lecteurs soupçonneux critiquent pour le Capital, ces longs passages - d'ailleurs directement tirés de l'observation de journalistes et de sociologues (parfois directement rémunérés par les entreprise et le Parlement) de la réalité dans les entreprises - qui semblent accolés à des exposés théoriques qui demandent une certaine attention (et l'usage d'une mathématique somme toute simple), ce n'est pas un hasard : MARX entend faire comprendre la relation directe entre l'action (contrainte ou libre) des acteurs économiques et la manière même où ils comprennent leur propre situation.

Le concret pensé est une représentation, à partir de concepts précédemment élaborés, d'un réel qui reste distinct et indépendant de l'esprit pensant. Cette conception d'un esprit pensant construisant une image du réel à partir des concepts a conduit à la "théorie du reflet" (que l'on a souvent comprise un peu trop près à la façon d'un jeu de miroirs) selon laquelle la connaissance était une réflexion du monde réel dans la pensées des hommes,plus ou moins "vraie" selon qu'il s'agissait d'une idéologie ou du résultat d'une pensée scientifique. Cette "théorie du reflet" extrêmement réductrice, présente dans toute l'orthodoxie marxiste, repose sur une interprétation erronée d'une critique de la méthode de HEGEL qui se termine par cette fameuse maxime : "Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n'est que la réflexion du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l'homme (Le Capital, I, tome 1). Cette métaphore, pas très heureuse au bout du compte, a souvent été prise dans un sens simpliste, prêtant une partie de l'analyse à une critique légèrement sophiste...

 

Le matérialisme dialectique

   Le concept de matérialisme dialectique apparait tardivement en 1886 sous la plume d'ENGELS. Auparavant, il désignait la méthode mise en oeuvre par les deux fondateurs du marxisme, étant entendu qu'il s'agissait de la dialectique de HEGEL "remise sur ses pieds". MARX reconnaissait sa dette envers HEGEL tout en soulignant le renversement opéré à travers la primauté qu'il accordait au matériel par rapport à l'idéel. Par ailleurs, selon MARX et ENGELS, la dialectique n'oeuvre pas seulement dans la pensée, mais dans le réel, dans les mondes organiques ou animal et dans l'histoire, d'où la notion de matérialisme historique forgée ultérieurement pas les marxistes.

Le premier emprunt ) HEGEL est celui de contradictions dont MARX et ENGELS montrent qu'elles traversent toute la vie, la nature et l'histoire, car elles expliquent le mouvement. Or le réel est en mouvement permanent, du plus petit (l'atome) au plus grand (l'univers). La matière n'est pas une substance inerte, contrairement à une conception fixiste du monde (qui s'accorde souvent avec un conservatisme politique ou social) (Dialectique de la nature). Bien au contraire, le principe constitutif de la matière est le mouvement. L'immobilité, la stabilité ou l'équilibre ne sont conçus que comme un moment particulier et momentané du mouvement.. Le deuxième emprunt à HEGEL est celui de "la loi d'après laquelle de simples changements dans la quantité, parvenus à un certain degré, amènent des différences dans la qualité" (Le Capital, Tome I, 1). Dans l'histoire, la transformation des commerçants en capitalistes ou le passage de la manufacture à la grande industrie illustrent la permanence de cette loi. Le troisième emprunt à HEGEL est celui de la négation de la négation, constitutif de la contradiction et de son dépassement. Là aussi, MARX et ENGELS transfèrent la loi de la seule sphère de la pensée telle qu'elle fonctionne dans la logique de HEGEL vers le monde réel. ENGELS prend l'exemple simple du cycle d'un grain d'orge pour illustrer son propos (Anti-Dühring). Dans l'histoire, les exemples ne manquent pas de négation de la négation conduisant chez MARX et ENGELS au concept de dépassement signifiant la transformation d'un extrême en son contraire, c'est-à-dire l'avènement d'une nouvelle situation issue de la contradiction précédente.

Pour MARX, la négation de la négation est le fondement même de l'inéluctabilité du communisme, expropriant les expropriateurs : dans la phase d'accumulation primitive du capital, les producteurs immédiats (petite propriété privée reposant sur le travail personnel) sont expropriés et dessaisis de leurs moyens de production. Puis, en raison de la concurrence et du développement des forces productives, le capital se concentre tandis que la résistance et les luttes de la classe ouvrière se renforcent. ". Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospère avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. Les expropriateurs sont à leur tour expropriés. L'appropriation capitaliste, conforme au mode de production capitaliste, constitue la première négation de cette propriété privée qui n'est que le corollaire du travail indépendant et individuel. Mais la production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature? C'est la négation de la négation" (Le Capital I, 1).

La démonstration par la négation de la négation, ici résumée par DURAND, historique de la fin du capitalisme (d'ailleurs annoncées dans le même texte comme plus rapide que sa genèse, en raison du caractère collectif de la production) peut laisser perplexe au XXIe siècle. Si la loi conserve sa validité en tant qu'explication du mouvement historique, l'application qu'en fait MARX à l'échelle macro-historique en tient pas compte des contre-tendances et des capacités que possède le capitalisme à résoudre provisoirement ses crises. MARX avait pourtant fait état de celles-ci, comme à propos de la baisse tendancielle du taux de profit, en insistant sur le fait qu'il ne s'agissait que d'une tendance puisqu'il existait des solutions limitées et provisoires à cette baisse du taux de profit. Mais surtout, MARX n'a pas envisagé toutes les ressources que pouvait retirer le capitalisme pour sa survie des processus de  production de plus-value relative, c'est-à-dire de réduction des prix des marchandises conduisant à une élévation des niveaux de vie des salariés et au feutrage des contradictions sociales.

   La loi de la négation de la négation peut d'autant mieux conserver sa validité qu'elle s'enrichit des résultats acquis dans les sciences de la nature, dans les sciences sociales et généralement dans la théorie de la connaissance. En particulier, le concept de contradiction n'accepte que deux termes chez HEGEL comme chez MARX : cette binarité pourrait être enrichie. En effet, au minimum d'ailleurs, l'introduction d'un troisième terme dans la contradiction (qui ouvre le possible de n termes) (voir DURAND et WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 1989; réédition 2006). D'une certaine façon, mais non reprise par par exemple l'orthodoxie marxiste, MARX a ouvert la voie à cette pensée avec Les luttes de classe en France et Le 18 Brumaire, qui distinguaient jusqu'à sept classes et fractions de classes s'articulant autour d'une contradiction principale.

De même, la négation de la négation pourrait ne pas être unique dans une même phase du processus historique, mais plusieurs de ces négations pourraient se superposer, y compris dans des sphères différentes (économiques, idéologiques, politiques) qui accéléreraient ou freineraient le processus historique. C'est en tenant compte également des différentes temporalités du fonctionnement de nombreux processus que l'on peut déceler la direction du devenir historique.

Jean-Pierre DURAND constate que "le matérialisme historique, malgré des dénaturations engendrées par le stalinisme, a fait avancer les connaissances économiques et sociologiques, y compris par son influence chez les non-marxistes. Mais l'affirmation radicale de l'existence de lois a empêché de voir que certaines bifurcations historiques n'avaient pas eu lieu sous l'empire de la nécessité et qu'elles relevaient en partie du hasard. Tel est le minimum le "résidu scientifique" non traité par le matérialisme historique; A l'opposé, en accordant toute l'importance qui lui est due à la production sociale des connaissances, les thèses de MARX ont joué un rôle historique."

 

Jean-Pierre DURAND, La sociologie de Marx, La Découverte, collection Repères, 2018.

 

SOCIUS

 

 

 

   

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14 mai 2021 5 14 /05 /mai /2021 12:20

  Savoir/Agir, revue française de sciences sociales, prend la suite en mars 2010, de Raisons d'agir, lui-même fondé au cours de l'hiver 1995, noms à la fois l'une et l'autre d'une revue et d'un collectif composé surtout de sociologues. Trimestrielle, publiée comme une autre revue, Zilsel, par les Éditions du Croquant (diffusée sur Cairn.info toutes les deux), elle est l'émanation donc d'un collectif d'intellectuels qui veut intervenir dans les débats publics, "contre l'hégémonie de la pensée néo-libérale" et le "rétablissement des droits de la critique".

Il "veut échapper à la censure des chiffres de vente, de l'audimat, du sondage d'opinion", pour promouvoir "l'autonomie de la recherche" et "la recherche autonome" à l'égard de tous les pouvoirs. Tout en enquêtant (enquête sociologique au sens où l'entendait par exemple Pierre BOURDIEU), sur la société et notamment sur ses parties les plus fragiles (victimes des "marchés libérés"), les membres du collectif veulent défendre les fonctions universelles de l'État, contre le retrait des secteurs dont il avait la charge (l'école publique, les hôpitaux publics, le logement public, etc.).

   En juin 2010, par la collection Savoir/Agir, le comité de rédaction comme le collectif lui-même, veut atteindre une diffusion de 3 000 exemplaires, avec un format inférieur ou égal à 128 pages par numéro. L'avenir de la revue était alors assez incertain. Signe que la revue est peut-être actuellement en rythme de croisière, ses numéros parviennent à offrir sur plusieurs thèmes, une information fournie, entre autres : Justice en réforme, justices en lutte (2010/4, n°14), Le médicament : les dessous d'une marchandise (2011/2, n°16), Europe : la dictature de l'austérité (2013/1, n°23), L'urgence écologique (2015/3, n*33), Conflits d'intérêts (2017/3, n°41), Pour une sociologie du handicap (2019/1, n°47)... L'un des derniers numéro, n°55, porte sur l'ordre policier.

   La revue Zilsel, par ailleurs, se spécialise dans les domaines Science, technique, société. Les Éditions du Croquant, outre les deux revues, publie chaque des ouvrages critiques sur des phénomènes de société.

 

Savoir/Agir, APSEI, 281, Bd Raspail, Paris 14e ; Site internet : editions-croquant.org

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12 mai 2021 3 12 /05 /mai /2021 09:32

    Comme pour les classes sociale, rappelle Jean-Pierre DURAND, Karl MARX reporte sans cesse la rédaction d'une théorie de l'État ; elle existe toutefois de façon éparse dans ses textes et dans ceux d'ENGELS. Mais surtout, les héritiers, et en premier lieu LÉNINE, ne cessent de tenter de parachever l'oeuvre de MARX, les uns en affinant ses thèses et en les modernisant, les autres en traitant plus particulièrement de la dictature du prolétariat ou de la transition du capitalisme vers le communisme. Cet aboutissement de l'histoire dans le communisme n'est pas la moindre des interrogations que pose l'ensemble de l'oeuvre de MARX et d'ENGELS : eschatologie ou déduction scientifique? Certains pourront affirmer que l'histoire a déjà tranché ; mais est-ce si simple?

Il y a lieu de partager cette interrogation au vu des luttes autour de l'État, entre tentatives de faire du dépérissement de l'État une étape obligée vers le communisme, (détournées par le néo-libéralisme pour faire place aux marchés), et tentatives de restauration des prérogatives de l'État pour la sauvegarde des acquis des luttes sociales. La mondialisation, réalisée ou rêvée, relance les questionnements sur le rôle de l'État et le sens de son existence...

 

L'État de la domination d'une classe

   Dans La guerre civile en France, MARX écrit son analyse de l'État qui se décline selon plusieurs angles dans toute son oeuvre : "Au fur et à mesure que le progrès de l'industrie moderne développait, élargissait, intensifiait l'antagonisme de classes entre le capital et le travail, le pouvoir d'État prenait de plus en plus le caractère d'un pouvoir public organisé aux fins d'asservissement social d'un appareil de domination d'une classe. Après chaque révolution, qui marque un progrès de la lutte des classes, le caractère purement répressif du pouvoir d'État apparaît de façon de plus en plus ouverte". Ainsi, l'État n'est pas extérieur ou au-dessus de la société, il est un produit de la société à un stade déterminé de son développement. Pour MARX, si l'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire des luttes de classes, pour les mêmes raisons, l'État ou les différents États qui se sont succédé dans l'histoire, ont toujours été ceux de la domination d'une classe sur les autres, dans le but de maintenir - souvent par la violence (L'Anti-Dühring) - l'ordre social. D'où l'idée d'une disparition de l'État dans une société sans classes, le communisme, avec quelques difficultés sur les moyens d'y parvenir.

 

Le dépérissement de l'État

    Le principe d'une "administration des choses" qui remplacerait le "gouvernement des personnes" contient à lui seul le programme communiste. L'État n'est pas aboli, il s'éteint. De même, la démocratie, l'une des caractéristiques de la république bourgeoise, n'a plus sa raison d'être puisque l'État a disparu. La disparition de la démocratie peut à première vue paraitre étrange, mais les hommes apprennent progressivement à des règles élémentaires de la vie en société, connues depuis des siècles...

En fait autant Le Capital et d'autres ouvrages décrivent les choses telles qu'elles sont dans leur réalité crue, autant le communisme lui-même ne fait pas l'objet de très grandes précisions...

Et comme Raymond ARON l'écrit, dans sa critique du marxisme, l'avènement du communisme suppose que les gestionnaires ou les dirigeants du plan prennent des décisions correspondant aux intérêts de tous ou aux intérêts suprêmes de la collectivité, en admettant qu'ils puissent être définis. De plus, cela suppose que les rivalités existantes n'aient qu'un fondement économique (auquel la propriété collective des moyens de production met fin), ce qui est loin d'être prouvé tant que rien n'indique que d'autres rivalités devenues tout aussi importantes n'émergent pas. On touche là un questionnement sur la fin de tous les conflits - dont d'ailleurs tous ne sont pas économiques...  LÉNINE, confronté directement au problème, tente de le résoudre au moins théoriquement, mais il faut bien se rendre compte que dans son rôle dans les conflits bien concrets en Russie, le lien de causalité théorique entre le développement des forces productives et la fin de la division du travail a peine à s'imposer...

 

La dictature du prolétariat

  De la même manière que le passage du féodalisme au capitalisme a été fort lente, le passage du capitalisme au communisme ne saurait être immédiat et il y a, à partir de MARX, un véritable débat sur la transition entre les deux modes de production.

D'emblée, on peut écrire que l'expérience historique lui donne raison contre toutes ces générations de "marxistes" ou de "communistes" qui, avec l'injonction de leur propagande, affirmait le contraire. De l'URSS à la Chine populaire, tous ceux qui croyaient baptiser communiste leur régime politique, qu'ils soient de bonne ou de mauvaise fois (les derniers étant sans doute bien plus nombreux que ces premiers), ont sont pour leur frais. En misant souvent surtout sur la violence pour imposer leur version du communisme, ils ont risqué de faire passer par pertes et profits les idées générales émises par MARX.

   Le débat porte en fait sur deux étapes étroitement confondues que l'on peut distinguer pour l'analyse : celle de la révolution, par laquelle le prolétariat remplace la bourgeoisie comme classe dominante (en s'emparant des moyens de production et de l'État), et celle de la dictature du prolétariat, processus long durant lequel ce dernier transforme la production et l'État selon ses intérêts de classe, pour aboutir au communisme. La phase transitoire est celle du socialisme.

Cette double question a occupé MARX dans la Ière Internationale des travailleurs contre les anarchistes ou contre les réformistes, puis dans le Parti social-démocrate allemand contre les partisans de Ferdinand LASSALE (1825-164), socialiste réformiste de tendance nationaliste (Critique du programme de Gotha, 1875). Au début du XXe siècle, il est au coeur des écrits des socialistes européens et de ceux de LÉNINE (L'État et la Révolution, 1917) toujours en lutte contre les réformistes ou les "gauchistes" (La maladie infantile du communisme. Le "gauchisme", 1920). Le même débat et les mêmes désaccords conduisent à la scission des partis ouvriers  en "partis révolutionnaires" (communistes) "partis réformistes" (socialistes ou sociaux-démocrates). Durant les années 1960, les affrontements théoriques reprennent de plus belle, en particulier en France, en Italie et en Amérique latine, sur les modalités de la révolution (insurrection populaire ou voie pacifique, via le suffrage universel). En même temps, le débat s'approfondit sur la transition vers le communisme à partir, non pas seulement des pays du socialisme réel d'Europe et d'Asie, mais surtout des pays nouvellement indépendants (algérie, Congo, Corée du Nord, Égypte...) ou ayant réalisé leur révolution (Cuba, Chili...).

Chez MARX, la dictature du prolétariat possède des aspects assez différents selon les textes : plutôt jacobine et centralisée dans la Critique du programme de Gotha ou dans le Manifeste du Parti communiste, elle apparaît plus décentralisée dans La guerre civile en France, qui rend compte de la Commune de Paris. Pour MARX, la tentative de révolution de 1871 exemplaire à plus d'un titre : d'une part, tous ses membres sont élus au suffrage universel et reçoivent un salaire d'ouvrier ; d'autre part, ils sont révocables et liés par le mandat impératif de leurs électeurs. En supprimant l'armée permanente (remplacée par le peuple en armes) et le fonctionnarisme d'État, la Commune réduit d'autant deux grandes sources de dépenses. Par ailleurs, elle abolit le travail de nuit des compagnons boulangers ainsi que, plus généralement, les amendes infligées aux ouvriers par les employeurs ; elle loue aux ouvriers les fabriques abandonnées par les capitalistes. Telles étaient les mesures indiquant la tendance de l'action d'un gouvernement du peuple par le peuple.

 

État et Révolution

    Pour LÉNINE, en pleine lutte politique contre ses adversaires de classe et contre ses ennemis politiques dans le Parti social-démocrate, la question de la démocratie durant la dictature du prolétariat se pose de façon violente : "Démocratie pour l'immense majorité du peuple et répression par la force, c'est-à-dire exclusion de la démocratie pour les exploiteurs, les oppresseurs du peuple : telle est la modification que subit la démocratie lors de la transition du capitalisme au communisme" (L'État et la révolution, 1917, réédition 1969 par les Éditions du Progrès, Moscou). Ces principes posés, leur mise en oeuvre n'est pas aussi évidente qu'il y parait, car non seulement les fonctions sociales de l'État transitoire sont complexes et en perpétuelle évolution, mais les hommes sont issus du capitalisme et formés par celui-ci à ses méthodes de commandement pour des objectifs devenus différents. En fait, le social et, plus généralement l'économique et les rapports sociaux ne se gèrent ni ne se transforment aussi facilement que l'avaient imaginé MARX et ENGELS et plus tard LÉNINE. Ce dernier, après quelques années de gouvernement, dut en particulier transformer (certains écriront trahir...) de fond en comble sa conception de la dictature du prolétariat en prenant conscience de l'importance et de la complexité des techniques de commandement, de gestion, de comptabilité et bien sûr de production, jusqu'à recruter des spécialistes capitalistes (occidentaux) pour faire fonctionner l'appareil de production soviétique. On peut invoquer le "retard" industriel et économique de l'URSS naissante pour expliquer le recours au taylorisme dans les usines soviétiques ou pour justifier la Nouvelle Politique Économique (NEP) mise en place en 1921. Mais on peut aussi invoquer la surestimation par LÉNINE des capacités des hommes à diriger le changement économique et social, c'est-à-dire à faire leur histoire.

Le politique ne peut pas tout et ne meilleure connaissance scientifique de l'État et du politique est apparue comme une priorité pour les continuateurs de MARX. Ou, pour le dire autrement, peut-on réduire aussi facilement l'ordre politique à l'ordre économique, comme le fait MARX lorsqu'il considère qu'a lieu le dépérissement de l'État à partir du moment où s'imposent la propriété collective des instruments de production et de planification? Notons que cette manière de poser le débat, comme le fait ARON, met entre parenthèses deux éléments. D'une part la Russie est sans doute le dernier lieu du capitalisme auquel MARX a pensé pour la révolution et pour le communisme. Il avait bien plutôt en tête les contrées déjà développées à son époque, soit la France, l'Allemagne ou l'Angleterre, ou même les États-Unis. D'autre part, il n'a jamais prôné cette sorte de raccourci, qu'ont pris des révolutionnaire de la future Union Soviétique, de suppléer les difficultés structurelles à l'aide de l'usage systématique de la violence : répression des éléments adverses des classes ouvrières et paysanne, formation de circuits économiques captifs à coup de maillage du pays de camps de travail, concentration de la démocratie en marche aux mains d'un Parti... Par ailleurs, MARX et ses continuateurs ont travaillé amplement la théorie de l'État.

 

Histoire et lutte des classes

     Pour MARX et ENGELS, l'histoire est faite de modes de production qui se succèdent, de manière non linéaire et non nécessaire. C'est-à-dire que telle formation sociale n'aura connu le mode de production asiatique, telle autre aura échappé au mode de production esclavagiste, etc. La transition d'un mode de production dominant une formation sociale à un autre a lieu par la décomposition du premier et par l'émergence de nouvelles conditions techniques et sociales de production. La question posée devient : pourquoi un mode de production disparait-il? Quel est donc le moteur de la dynamique sociale et historique? C'est la contradiction, entre rapports de production et développement des forces productives, qui fonde le mouvement de l'histoire. Autrement dit, le développement des forces productives et les transformations des rapports de production s'étayent mutuellement - dans leur contradiction - pour produire le changement social et technique, c'est-à-dire l'évolution historique. La conception marxiste de l'évolution historique apparaît donc comme une théorie endogène, au sens où la théorie économique et sociale de MARX ne fait pas entrer comme facteur déterminant explicatif des causes autre qu'économiques et sociale, à la différence de nombre d'autres théories qui font entre le climat ou la technique comme facteur explicatif e l'histoire (DURAND et WEIL, Sociologie contemporaine, Vigot, 1989, réédition 2006).

Pour autant, il ne s'agit pas de la part du MARX d'un rétrécissement : en son temps, la majeure partie des historiens qui se penchent sur l'histoire du monde, mettent en avant un plan divin, longtemps, puis l'ingéniosité des dirigeants politiques et surtout militaires, puis de moindre façon, des dirigeant économiques quand ce n'est pas du ressort du génie ou de l'inadéquation des races en conflit... Il s'agit au contraire de sa part de la prise en compte des facteurs globaux, économiques, démographiques, sociaux... de l'évolution du monde. Si rétrospectivement, on peut accuser nombre de marxistes d'avoir réduit l'histoire à l'histoire de l'économie, notamment dans les pays dits marxistes (même si leurs historiens officiels remettent à l'honneur les génies individuels, les STALINE, les MAO, etc.), c'est parce que nous connaissons maintenant (en tout cas les prenons mieux en compte) les ressorts culturels et idéologiques (notamment religieux) de cette histoire... Ces critiques faits à MARX et à des continuateurs sont sorties du contexte historique - précisément - de la marche des idées.

La lutte des classes qui, selon le Manifeste du Parti communiste, est constitutive de toute société jusqu'à nos jours et apparait comme la forme que prend la contradiction entre rapports de production et développement des forces productives. C'est parce que le niveau de développement des forces productives (dû au rapport de production capitaliste) ou bien encore leur socialisation, entre en contradiction avec les rapports de production capitalistes (accumulation à un seul pôle) que ceux-ci doivent disparaitre : la lutte des classes apparait aussi comme la manifestation de cette contradiction et comme le moyen de dépasser les rapports de production capitalistes en instaurant un nouveau mode de production. Pour MARX, le déroulement de l'histoire et, ici, la fin du capitalisme sont inéluctables.

 

La vision marxisme du communisme  

    Selon MARX, que précèdent d'ailleurs d'autres visions du communisme, le travail, libéré de l'aliénation issue de la propriété privée des moyens de production, donnera naissance à une société sans classes. En effet, le prolétariat constitué en classe dominante détruit (selon beaucoup par la violence) l'ancien régime de production et anéantit par là même les conditions même les conditions de l'antagonisme de classes. En mettant fin à celui-ci, il détruit aussi sa propre domination comme classe (Manifeste du Parti communiste). Les détracteurs de MARX, et en premier lieu PROUDHON, ont vu dans cette proposition d'une société communiste sans classes, la fin de l'histoire. Prenant appui sur la maxime du Manifeste du Parti communiste selon laquelle "l'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été qu'une histoire des luttes de classes", ces détracteurs avançaient qu'une société sans classes était une société sans histoire. MARX, au contraire, considère que continue dans le communisme, au-delà de l'antagonisme de classes qui est détruit. Tous les textes de MARX et d'ENGELS, souligne par exemple Jean-Pierre DURAND, s'accordent sur ce point, des textes philosophiques de jeunesse au Capital. La fin de l'antagonisme de classes, avec l'abolition de propriété privée et toutes les aliénations qui lui sont liées, signifie "le retour de l'homme hors de la religion, de la famille, de l'État, etc, à son existence humaine, c'est-à-dire sociale" (Manuscrits de 1844). C'est l'occasion pour MARX de définir la place de l'homme dans la société et dans la nature et de développer sa conception de l'individu en tant qu'être social. En même temps, le communisme n'est définit que par antithèse et dans la société communiste, pourront émerger d'autres conflits, d'autres tensions, d'autres contradictions, très éloignés de ceux que nous connaissons dans le régime de la propriété privée des moyens de production.

L'approche téléologique de MARX

  Les thèses de MARX ont été qualifiées d'eschatologiques et de téléologiques puisqu'elles traitaient des fins de l'homme, ou bien de messianiques quand elles donnent au prolétariat le rôle de libérateur de l'humanité. Car MARX a donné un sens à l'histoire et cela dans une direction absolue, le communisme ; d'autre part, en lui sonnant une signification, celle du progrès vers plus d'humanité à travers la fin de l'exploitation et de la domination. Que la transformation et l'évolution social soient endogènes ne change rien au fait qu'elles conduisent quelque part et que ce quelque part est envisageable.

Cette philosophie de l'histoire a été de tout temps débattue (en particulier par ARON, BALIBAR) et contestée parce qu'elle contient un certain déterminisme ou une nécessité historiques. A noter d'ailleurs que MARX n'est pas le seul auteur à adopter une posture téléologique. Beaucoup d'auteurs prennent d'autres éléments pour indiquer un chemin historique, à commencer par les auteurs religieux, pour prendre les premiers d'entre eux. Si MARX prend les phénomènes économiques , pour comprendre où va nécessairement l'humanité, il s'appuie sur beaucoup plus d'éléments scientifiques que ses prédécesseurs en la matière. C'est que MARX croit en la raison et dans les sciences de la nature et il pense, comme beaucoup d'autres penseurs à son époque, à l'existence de lois naturelles présidant au développement des sociétés. Il puise, là encore comme beaucoup, aux visions d'harmonie sociale qui traversent les écrits sociologiques ou ceux des utopistes socialistes de son époque. (Jean-Pierre DURAND)

 

État et Rapport salarial

   Lysiane CARTELIER, économiste, justifie la liaison opérée entre État et rapport salarial par l'idée que l'État est celui du capitalisme et non pas celui de formation pré ou non-capitalistes. Dès lors son principe de compréhension comme son rôle sont à à rechercher du côté du travail salarié, comme l'indiquent l'entrée obligée dans le salariat, la gestion qualifiée d'étatique de la force du travail ou le caractère lui aussi étatique de la soumission salariale.

Dans le cadre de cette relation principale, toutefois, on observe plusieurs façons de concevoir le rapport salarial, c'est-à-dire la contrainte au travail salarié, et par ricochet , plusieurs façons d'appréhender l'État dans le capitalisme. Différentes approches, qui ont toutes MARX comme point de départ, mais se prolongent ensuite de façon plus ou moins hétérodoxe par rapport à lui :

- une conception classique dans le marxisme consiste à partir de la notion de force de travail comme marchandise particulière, à penser le rapport salarial comme un rapport marchand, ou encore comme un rapport d'échange entre équivalents. le rapport salarial est alors décrit comme rapport d'achat-vente d'une marchandise, la force de travail, que le salaire (direct) rémunère à sa valeur (quotidienne). Quant à l'État, dans cette problématique, il est introduit en second, comme adjuvant au processus d'accumulation et son rôle consiste, soit à consolider l'entrée obligée  dans le salariat (rôle de la législation "sanguinaire"), soit, plus généralement, à atténuer les contradictions qui opposent la mise en valeur du capital privé et les besoins de reproduction de la force de travail. S'inscrivent dans cette perspective de la reproduction sociale, les analyses contemporaines de la gestion étatique de la force de travail (S. de BRUNHOFF), de la socialisation du salaire (A. CAPIAN) et de la régulation (R. BOYER, A. LIPIETZ). La montée du salaire indirect, caractère essentiel du rapport salarial aujourd'hui, est ainsi présentée comme l'expression d'une prise en charge progressive par l'État de tout rôle requis par le fonctionnement du système, de toute exigence de la reproduction sociale. Ces analyses fondamentales rencontrent deux limites, qui expliquent le développement d'une démarche hétérodoxe. La première est qu'il ne suffit pas de constater la nécessité pour une marchandise d'être gérée de façon centrale socialisée, non privée, pour en déduire que l'État est le principe obligé de sa gestion. La constatation de la nécessité n'épuise pas la question de l'État. Elle invite également à ne voir en lui qu'un gestionnaire pour le compte du capital (ce qui ne permet pas de comprendre en des termes radicalement différents de ceux d'un capitaliste, même si l'idée d'autonomie relative tempère largement ce déterminisme). D'autre part, deuxième limitation, la problématique de la Reproduction/Régulation rencontre toute la critique, menée aujourd'hui de l'intérieur même du marxisme, et concernant le statut de la force de travail (B. LAUTIER et R. TORTAJADA; G. BEBETTI et J. CARTELIER). Intégrer ces critiques ne permet plus de voir dans l'État un simple pri,cipe d'intervention sur la valeur de la force de travail et consistant, par exemple, à contribuer, par le salaire indirect, à sa reproduction pour une valeur supérieure à sa valeur quotidienne (et dite précisément valeur de reproduction). La question de l'État est alors posée en termes de socialisation des producteurs et le rapport salarial, mode de socialisation propre au capitalisme, est pensé en termes de soumission, donc d'inéquivalence et non plus en termes d'échange entre équivalents.

- Beaucoup s'accordent depuis les études de WALRAS à penser que l'échange de suffit pas à socialiser les producteurs, et qu'il faut bien admettre l'existence d'un secrétaire de marché. On admet également dans cette seconde approche que postuler, comme le fait MARX, la socialisation par le salariat en même temps que la théorie de la marchandise particulière, pose problème. Si donc, ni la "main invisible" ni les relations achat-vente de marchandises ne suffisent à expliquer l'incorporation obligée dans le salariat, il reste à le concevoir comme un rapport de soumission et à spécifier cette soumission, au-delà d'une simple logique de répression, violente ou consentie. Le rapport salarial est alors présenté comme :

. le mode capitaliste de socialisation (L. CARTELIER) ;

. qui opère par une soumission spécifiée d'abord comme monétaire car le travail salarié est du "temps vendu" (B. LAUTIER), c'est-à-dire du temps séparé des autres activités au moyen de l'argent ;

. et par une soumission centralement codifiée et qui fait apparaitre l'État comme condition d'existence de la société en deux classes.

    L'objet de la vente en effet n'est pas identifiable a priori. Il ne s'agit que d'une promesse de travail, dont les modalités précises (temps, intensité, paiement...) n'ont aucune existence privée, et ne trouvent leur sens qu'une fois codifiées par une autorité centrale et inscrites dans une relation de soumission, qui prend la forme du salariat. L'État est donc bien au coeur de l'instauration et de la consolidation du rapport salarial en ce que sont rôle consiste à soumettre le collectif des producteurs à des règles identiques (R. DELORME et C. ANDRÉ). Mode de reproduction de la contrainte au travail et détenteur du monopole de la contrainte, l'État fonde le rapport salarial comme rapport de soumission privé et social. Quant à la soumission en cause ici (ou socialisation inégalitaire) elle ne signifie pas une soumission en général, à un pouvoir issu d'une violence historique et qui se perpétuerait aujourd'hui, bien que sous d'autres formes. Elle est définie comme étatique au sens où État et salariat sont les deux faces du même ordre productif. (Lysiane CARTELIER)

 

Lysiane CARTELIER, État/Rapport salarial, dans Dictionnaire critique du marxisme, Sous la direction de LABICA/BENSUSSAN, PUF, collection Quadrige, 1999. Jean-Pierre DURAND, La sociologie de Marx, La Découverte, collection Repères, 2018.

 

SOCIUS

 

 

 

 

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21 avril 2021 3 21 /04 /avril /2021 12:21

    Dans l'hindouisme, l'ahimsa signifie le respect absolu, en pensée, en parole et en action, de l'intégrité physique de tout être vivant, une des cinq vertus du premier stade (Yama) du Râja-Yoga. Le mot ahimsa désigne proprement "l'action ou le fait de ne causer de nuisance à nulle vie", himsa signifiant "action de causer du dommage, blessure" et a- étant le préfixe privatif.

Ces vertus exigées par le Yoga-Sûtra de Patanjali constituent le "Grand Serment" (Mahâvrata) valable pour toutes les autres étapes. Les quatre autres vertu sont : Satya (le respect de la vérité), Asteya (le respect de la propriété), Brahmacharya (la chasteté) et Aparigraha (la pauvreté). La notion d'ahimsa, vite traduite en non-violence, acquis une renommée mondiale notamment grâce à GANDHI qui l'utilisa comme terme politique contre la domination britannique, sous la forme de résistance et de non-coopération. (Dictionnaire de la sagesse orientale)

C'est l'occasion de malentendus entre Orient et Occident, car la conception et surtout l'application de l'ahimsa est assez éloignée en fin de compte des notions de non-violence, telles que l'entendent nombre d'auteurs et de militants en Europe et aux États-Unis.

   Dans le bouddhisme, ahimsa signifie le respect absolu de tout être vivant, un des aspects fondamentaux de l'attitude mentale bouddhiste. C'est le concept d'Ahimsa qui justifie la plupart des pays de culture bouddhiste l'obligation pour les moines et les nonnes d'observer un régime alimentaire végétarien. (Dictionnaire de la sagesse orientale).

   Dans le jaïnisme et la philosophie mahométane de Kabir, l'ahimsa est appliqué strictement.

  Dans le sikkisme, l'ahimsa est une valeur, tout comme l'égalité sociale au sein de l'ordre chevaleresque nommé Khalsa.

   Ce terme apparait dans la Chandogya Upanisad qui appartient au corpis des Mukhya Upanisad. Cette Upanisad est l'une des plus anciennes (- 500) et est commentée par ADI SANKARA. Ce sont surtout le bouddhisme et le jaïnisme ) systèmes réformateurs à peu près contemporains de la Chandogya - qui ont mis l'accent sur cette attitude spirituelle et morale.

   Dans le contexte brahmanique, l'ahimsa figure en première place dans la liste des quatre prescriptions contraignantes des Yogasutra (IIe siècle), ainsi que dans bien d'autres ouvrages traditionnels, devant le non-vol, la pureté et le non-mensonge. Elle entraîne le végétarisme et aussi l'abstention de sacrifices sanglants ; elle a, de ce fait, contribué à la disparition du rituel sacrificiel tel qu'il était pratique à la période védique.

   Sur le plan naturel, la violence est une loi générale, liée à la lutte pour l'existence ; la pensée indienne lui oppose une doctrine qui prend sa source dans une vision cosmique et spiritualiste du monde ; au-dessus de cette compétition vitale règne une Énergie universelle ey conciliatrice. En pratiquant l'ahimsa, l'homme dépasse sa condition humaine pour se fondre dans le Soi universel. Le grand philosophe SANKARA (VIIIe-IXe siècle) parlant de l'Énergie suprême souligne qu'elle agit de l'intérieur et donc de façon non-violente. La compassion à l'égard de tous les êtres explique l'importance prise par la non-violence dans les milieux bouddhiques, mais ce sont les jaïn qui en ont fait l'application la plus stricte. Soucieux d'éviter toute atteinte à la vie, même sous ses formes les plus élémentaires, les moines jaïn en sont venus à des précautions extrêmement minutieuses : filtrer l'eau, se couvrir la bouche d'un linge pour ne pas risquer d'absorber quelque insecte, balayer soigneusement la place où l'on va s'asseoir pour ne point écraser le moindre être vivant, etc. A l'époque contemporaine, GANDHI a donné une nouvelle impulsion aux doctrines de l'ahimsa ; il en a fait une des pièces maitresses de sa position spirituelle et politique, (tout en en orientant le sens). Le jeûne lui-même, moyen de pression sur l'adversaire, ne peut être assimilé à une méthode de violence, puisque c'est sur soi qu'opère le jeûneur, s'offrant en quelque sorte en sacrifice. (Anne-Marie ESNOUL)

 

L'origine d'un malentendu

   La diffusion des idées de GANDHI en Occident en même temps qu'un intérêt aussi vif concernant les sagesses orientales, ont eu tendance à superposer les principes stratégiques de la non-violence avec les conceptions pluriséculaires de l'ahimsa telles que conçues en Inde et dans tout le sous-continent indien (jusqu'en Chine parfois - Tibet). Le récent livre de Florence BURGAT (Violence et non-violence envers les animaux en Inde) ainsi que plusieurs études anthropologiques permettent de dépasser ce malentendu.

   Comment traite-t-on les animaux au pays de la vache sacrée? Lors d'une mission en Inde, réalisée en 1998, Florence BURGAT, philosophe et directrice de recherche à l'Institut national de la recherche agronomique, détachée aux Archives Husserl de Paris, a eu l'occasion de visiter plusieurs refuges, de rencontrer de nombreux responsables d'organismes de défense des animaux. Elle en donne un récit sobre et le complète d'un essai sur le contexte historique et d'une anthologie de textes du Mahatma GANDHI, inédits en français. Elle montre alors les écarts importants entre une représentation courante en Occident et des réalités économiques, culturelles et sociales.

Elle est frappée par la provenance des écrits dévolus dans la philosophie occidentale à la compassion envers les animaux, toujours émanant de philosophes se réclamant des penseurs et des religions de l'Inde. Au premier chef Arthur SCHOPENHAUER dont l'oeuvre fourmille de références à l'Inde, au brahmanisme et au bouddhisme pour y trouver l'antithèse de la morale judéo-chrétienne. Toute une cohorte de philosophes et également d'orientalistes ont alors suivi le chemin qui mène de la conception philosophique que veut défendre SCHOPENHAUER et ses successeurs à une vision rêvée de l'Inde, et autre autre, de la conception de l'ahimsa à la non-violence qui pourtant, dans ses aspects pratiques n'a que peu de choses à voir avec les combats menés notamment par les différents moyens de la désobéissance civile en Europe ou aux États-Unis...

Aussi Florence BURGAT propose t-elle de regarder non du côté des sagesses et des philosophies, mais, en ce qui concerne précisément le sort des animaux, la législation indienne. Pour une économie qui exporte énormément d'animaux dans le monde, avec des conditions de transport déplorables dénoncées régulièrement, difficile de dire qu'elle respecte les principes de l'ahimsa! Elle se demande, face aux tristes réalités dénoncées par ailleurs par les défenseurs des animaux sur place, ce qu'il reste de l'idéal de non-violence prônés par l'hindouisme, le bouddhisme, mais surtout par le jaïnisme et par l'éclectique GANDHI. Il faut constater que ni entre les hommes ni pour ce qui concerne les animaux. Même l'image de la protection de la vache sacrée chère à l'Occident est battue en brèche. Même si la législation proscrit l'abattage des vaches (sauf tout de même dans 2 États en Inde, ensemble fédéral faut-il le rappeler), toutes les autres bêtes à viande n'en bénéficient pas... GANDHI, en son temps, dépensa beaucoup de son énergie à dénoncer l'hypocrisie des hindous à propos de l'abattage. Même les maisons de retraite pour animaux, lesquelles sont censées tenter de sauvegarder ceux-ci du commerce agricole (du celui qui concerne le lait à la fabrication des chaussures...) aux multiples facettes, elles ne fonctionnement pas convenablement, ce qui apparait comme une litote... 

La plupart des actions en faveur de la condition animale est assumée par le jaïn, ce qui ajoute en passant que cela ne favorise l'apaisement dans les multiples conflits entre ethnies et factions religieuses qui agitent régulièrement le sous-continent indien, bien des politiques et des opinions publiques appartenant à d'autres tendances religieuses estimant que ce n'est pas là (la défense des animaux) un problème prioritaire à traiter... La tendance actuelle est plutôt d'ailleurs à la remise en cause de clauses législatives ou réglementaires de protection des bovins au profit d'une conception mécaniste toute occidentale de l'agriculture.

Jaïnisme (et sikhisme) et non-violence

   Le débat est plutôt réduit du coup aux ressemblances et différences entre les conceptions en Orient des jaïnistes (et du sikhisme) de l'ahimsa et celles en Occident de la non-violence qui mènent aux campagnes de désobéissance civile. Il vaut mieux, pour les militants de la non-violence de nos contrées, s'abstenir de tout rattachement avec l'ahimsa pour ne pas risquer des impasses sur la compréhension des réalités... Si on veut absolument le faire, il faut se guider avec les écrits très syncrétistes de GANDHI...

 

Florence BUGAT, Ahimsa, Violence et non-violence envers les animaux en Inde, Éditions de la Maison des sciences de l'homme, 2014. Dictionnaire de la sages orientale, Robert Laffont, collection Bouquins, 1989. Anne Marie ESNOUL, Ahimsa, dans Encyclopedia Universalis, 2014.

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6 avril 2021 2 06 /04 /avril /2021 15:43

      Jean-Pierre DURAND rappelle que "la théorie marxiste de l'exploitation repose sur la contradiction entre travail et capital, eux-mêmes constitués en classes sociales antagonistes, le prolétariat et la bourgeoisie. Karl MARX a complété cette thèse de la polarisation sociale par un exposé plus complexe dans ses écrits politiques : ce sont au moins sept classes et fractions de classes qui s'opposent et s'allient.

L'État est le garant de l'ordre économique et social capitaliste à travers le maintien de la propriété privées des moyens de production : en ce sens, il est l'État de la domination d'une classes. MARX envisage son dépérissement dans la société communiste après que le prolétariat s'en sera emparé pour imposer sa dictature sur la classe bourgeoise.

L'avènement du communisme pose la question théorique de la fin de l'histoire et du devenir des luttes des classes dans celui-ci. N'y-a-t-il pas, dans cette nouvelle harmonie sociale caractérisant le communisme, l'influence de l'évolutionnisme des sciences de la nature qui a tant marqué les sciences sociales du XIXe siècle?"

En posant cela, notre auteur entend faire comprendre à la fois le contexte de l'émergence de la pensée marxiste et l'entreprise de lectures renouvelées de celle-ci, par tant de "compléments" théoriques de maints continuateurs de MARX.

 

Classes et rapports de classes

  Comme l'écrit Ralph DAHRENDORF, un siècle après MARX (Classes et conflits de classes dans la société industrielle, Mouton, 1972), "le concept de classe n'est jamais demeuré longtemps inoffensif. Appliqué en particulier aux êtres humains et à leurs conditions sociales, il s'est toujours révélé singulièrement explosif". Concept important pour MARX qui lui réserve le dernier chapitre du Capital, il faut constater que ses principaux textes sur la question sont loin d'être homogènes. Pour Jean-Pierre DURAND, cela laisse entrevoir un certain embarras théorique.

Si le concept de classes provient historiquement du classement, soit de la constitution de groupe d'objets et de groupes d'individus (les groupes sociaux), MARX et ENGELS pensent les classes qu'en rapport les unes aux autres. Ainsi, le concept de rapport de classes est constitutif du concept de classes. La subordination des individus à une classe déterminée ne prend fin qu'avec l'avènement du communisme, là où la classe dominante ne défend plus les intérêts particuliers (de classe) mais les intérêts généraux de toute la société.

Le rapport de classes étant consubstantiel à la définition de la classe, on comprend pourquoi, par exemple, la paysannerie parcellaire française ne saurait constituer une classe. La classe sociale, pour exister réellement, se dote d'une organisation politique. Notons aussi que cette subtilité échappe à maints commentateurs de MARX qui passe par dessus elle afin de s'interroger (souvent de manière polémique) sur le caractère de classe de telle ou telle catégorie sociale.

Les textes de MARX sur les classes sociales sont en fait de deux natures différentes et semblent alors inconciliables tant ils affirment des thèses qui peuvent apparaître divergentes (ce qu'a souligné Raymond ARON, dans Les étapes de la pensée sociologique, Gallimard, 1972). Dans les textes politiques comme Les luttes de classes en France 1848-1850 ou Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, ce sont six à sept classes et fractions de classes qui sont décrites, tandis que dans les textes plus théoriques relevant de la critique de l'économie politique n'apparaissent que trois classes, avec surtout la thèse de la polarisation des classes sociales. En particulier, à la fin du Capital où devait figurer sa théorie des classes sociales, MARX fonde trois classes, les ouvriers salariés, les capitalistes et les propriétaires fonciers, à partir des trois types de revenus : le salaire, le profit et la rente foncière, issus respectivement de la mise en valeur de la force de travail, du capital et de la propriété foncière. Ces trois classes sociales sont constituées comme telles à travers les rapports qu'elles entretiennent : ouvriers/capitalistes où la vente de la force de travail des premiers conduit au profit réalisé par les seconds ; capitalistes/Propriétaires fonciers où les premiers (exploitants agricoles non propriétaires des terres travaillées par les ouvriers agricoles) versent aux seconds la rente foncière qui est une partie de plus-value réclamée par les propriétaires fonciers aux capitalistes. Ce même texte précise qu'il s'agit des "trois grandes classes" tandis qu'il énumère un peu plus loin les variétés d'intérêts et de situations, à l'intérieur de ces mêmes classes. C'est au fondement théorique du concept de fractions de classes tant utilisé dans les textes politiques relatifs aux révolutions françaises.

Selon MARX, la France de la monarchie de Juillet serait constituée d'au moins 7 classes et fraction de classes qui vont faire et défaire leurs alliances durant les grands conflits de février 1848 au coup d'État du 2 décembre 1851 (Le 18 brumaire de Louis Bonaparte). Leur énumération n'a pas tant d'intérêt en soi que pour la méthode d'analyse sociologique des classes sociales qu'elle sous-tend : MARX va sans cesse des parties (les classes et fractions de classes) au tout (les rapports entre classes) pour expliquer les contenus (économiques, sociaux, idéologiques, etc) et les frontières de chacune des classes et fractions de classes.

Nombre d'auteurs par la suite vont s'essayer à cet exercice, notamment dans les années 1930 et 1960 (notamment dans la littérature - souvent polémique et épousant les conflits idéologiques à l'intérieur de la sphère marxiste - très à la frontière entre le politicien et l'économique). Il distingue ainsi l'aristocratie financière, la bourgeoisie industrielle, la petite-bourgeoisie, la classe ouvrière, le lumpenproletariat, la paysannerie parcellaire, les grands propriétaires fonciers.

       Dans la théorie de MARX, la lutte des classes, moteur de l'histoire du capitalisme, est celle qui oppose la classe ouvrière aux capitalistes. La rivalité et les conflits entre grande propriété foncière et capital ne sont qu'un phénomène secondaire. La thèse de la polarisation si souvent affirmée donne les premiers rôles à la classe ouvrière et aux capitalistes. Les classes intermédiaires, comme la petite-bourgeoisie, étant ruinées, "tombent dans le prolétariat : d'une part, parce que leurs faibles capitaux ne leur permettent pas d'employer les procédés de la grande industrie, elles succombent dans leur concurrence avec les grands capitalistes ; d'autre part, parce que leur habileté technique est dépréciée par les nouvelles méthodes de production. De sorte que le prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population" (Manifeste du Parti communiste). Ces classes moyennes sont paradoxales : d'une part, elles apparaissent politiquement conservatrices et réactionnaires ; d'autre part, se sachant menacées par le développement industriel, elles abandonnent leur propre point de vue politique pour adopter celui du prolétariat. A travers cette dernière alliance, l'éducation ouvrière se trouve renforcées, si bien que la bourgeoisie fourbit des armes contre elle-même.

 

Le conflit central entre ouvriers et capitalistes

    Pour MARX, le capitalisme s'organise autour d'un conflit central, entre détenteurs des moyens de production et propriétaires de leur seule force de travail, exploités par les premiers. Selon cette thèse de la polarisation des classes sociales, la petite-bourgeoisie est appelée à disparaitre, absorbée par le prolétariat, tandis que celui-ci ne cesse de s'appauvrir : on retrouve ici la thèse de la plus-value relative selon laquelle les améliorations techniques dans la grande industrie et l'accroissement de la productivité d'une fraction d'ouvriers de plus en plus instruits abaissent le coût des marchandises entrant dans la reproduction de la force de travail, donc réduisent singulièrement le coût de la force de travail. Ainsi, "le travailleur devient un pauvre et le paupérisme s'accroit plus rapidement encore que la population et la richesse (Manifeste du Parti communiste).

    Ce paupérisme ne doit pas être compris, écrit Jean-Pierre DURAND, comme absolu, car MARX envisage une augmentation réelle du niveau de vie de la classe ouvrière, justement à travers la production à des prix de plus en plus bas des biens entrant dans la reproduction de la force de travail. Toutefois, cette augmentation du niveau de vie de la classe ouvrière reste en deçà de l'accroissement global des richesses (Travail salarié et capital). C'est la thèse de la paupérisation relative que l'on trouve exprimée.

   La lutte universelle du prolétariat dans la contradiction entre classe ouvrière et capital ne peut qu'aboutir à la disparition d'un des deux termes de la contradiction. Dès L'idéologie allemande, MARX et ENGELS formulent cette thèse à l'échelle de l'histoire en affirmant que "la classe révolutionnaire se présente d'emblée non pas comme classe, mais comme représentant la société toute entière, elle apparait comme la masse entière de la société face de la seule classe dominante". Valable pour la bourgeoisie qui entraina la classe ouvrière dans son sillage pour vaincre l'aristocratie, la démonstration vaut aussi pour le prolétariat qui l'emportera sur la bourgeoisie. Voilà en quoi, selon MARX, la lutte du prolétariat est universelle et sera nécessairement victorieuse, malgré les vicissitudes de l'histoire. Tout le Manifeste du Parti communiste est la démonstration de cette dynamique historique de l'inéluctabilité de la révolution prolétarienne renversant l'ordre bourgeois. Et si MARX et ENGELS cherchent à doter le prolétariat d'un parti révolutionnaire, c'est pour accélérer le rythme de l'histoire qui pourrait se fourvoyer dans le socialisme idéaliste des proudhoniens par exemple. En effet, Ils savent que la situation économique d'une classe (classe en soi), et ici de la classe ouvrière (classe pour soi), ne produit pas immédiatement une conscience de classe (Misère de la philosophie). D'où la nécessité pour le prolétariat, de se doter d'une idéologie et d'un parti qui lui soient propres pour mener à bien la révolution universelle.

Comme l'a fait apparaitre la révolution de février 1848, l'universalité de la révolution bourgeoise s'est soldée par une confiscation du mouvement social au seul bénéfice de la bourgeoisie. Car "tous les mouvements historiques ont été, jusqu'ici, accomplis par des minorités ou au profit des minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l'immense majorité au profit de l'immense majorité" (Manifeste du Parti communiste). On peut s'étonner de l'assurance avec laquelle MARX et ENGELS invalident l'universalité bourgeoise pour affirmer l'universalité prolétarienne. Pourquoi n'y aurait-il pas une fraction de classe du prolétariat qui, demain, dans un mode de production post-capitaliste, confisquerait la révolution universelle à son seul bénéfice? C'est peut-être l'affirmation tranchée de la polarisation (pour des raisons politiques) qui empêche MARX de tenir compte de la complexité du mouvement de création de fractions et de segments de classes dans la classe ouvrière et parmi les salariés en général. Car MARX décrit en plusieurs endroits ce mouvement ambigu de diversification des catégories sociales parmi les salariés, en particulier à propos de l'émergence des salariés du commerce (Le Capital, 1), qui, d'une certaine manière, préfigurent les classes moyennes du siècle suivant. Mais la thèse de la polarisation qui fait disparaitre la petite-bourgeoisie, absorbée par le prolétariat, empêche MARX de prendre en compte les mouvements centrifuges à l'intérieur de la classe ouvrière et plus généralement parmi les salariés. Pourtant, avec les concepts de fractions de classes et d'alliances utilisés dans les textes politiques de MARX, il y a tous les éléments pour construire une théorie des classes, ce que les marxistes modernes ont tenté. (Jean-Pierre DURAND)

 

Retours sur la notion de classe

   Le terme classe n'est pas d'invention marxiste. Il est parfaitement courant depuis le droit public romain, qui distingue les citoyens en plusieurs classes censitaires. Sans doute faut-il attribuer à un certain brouillage idéologique, du en partie à la conception des individus du christianisme (égaux devant le créateur, mais pas tellement au Moyen-âge notamment et dans les sociétés à ordre...) l'"oubli" de l'existence de classes sociales dans la réalité. Une certaine idéologie jacobine tend également à faire oublier que les citoyens ne sont pas si égaux que le droit veut l'affirmer. Sans compter une certaine modernité qui valorise l'individu au détriment du groupe...

   L'économie politique classique aussi bien que l'historiographie et la "science politique", sans oublier les socialistes "utopiques", comme les désignent les marxistes, étudient extensivement les classes en rapport avec la propriété, les revenus, les droits, les intérêts politiques... Jean DUBOIS (Vocabulaire politique et social en France de 1869 à 1872, 1962)  indique l'évolution sémantique effectuée par la rencontre de MARX avec le prolétariat.

Lorsque le jeune MARX reprend à HEGEL, qui l'avait lui-même héritée des "Anglais et Français du XVIIIe siècle", la notion de société civile bourgeoise, il se trouve confronté au problème posé par le terme "féodal" de Stand par lequel HEGEL avait réinscrit dans un cadre corporatiste les "classes" de ses prédécesseurs. HEGEL n'employait Klasse que dans un écrit de jeunesse, la Realphilosophie d'Iéna (1805-1806). Dans la philosophie du droit (1820) on ne la trouve que loin dans l'ouvrage, significativement pour désigner la populace (pauvre et miséreuse, incapable d'élaborations intellectuelles) et la classe la plus riche à laquelle on peut vouloir imposer la charge directe de maintenir cette masse vouée à la pauvreté en l'état d'un mode de vie décent (par la bienfaisance-charité). Dans sa critique juxtalinéaire, MARX s'en tient à la terminologie hégélienne et c'est seulement dans l'Introduction rédigée après coup en même temps que les Manuscrits d'économie politique de 1844) qu'il entame le retour au concept de classe : "Quelle est la base d'une révolution partielle, uniquement politique? Celle-ci : une partie de la société civile bourgeoise s'émancipe et parvient à dominer l'ensemble de la société, une classe déterminée entreprend, à partir de sa situation particulière, l'émancipation générale de la société. Cette classe libère la société entière, mais seulement à la condition que la société entière se trouve dans la situation de cette classe, donc possède par exemple argent et culture, ou puisse les acquérir à son gré...". Dans L'idéologie allemande la terminologie des classes est généralisée.

Dans ce dernier ouvrage, il amorce l'examen d'un problème délicat. D'un côté, il applique systématiquement le concept de classe à toute division de la société en dominateurs et dominés qui se fonde dans l'organisation de la production, donc dans un stade déterminé de la division du travail, et d'un autre côté, il conserve la distinction entre Stand et Klasse pour tracer une ligne de démarcation entre la société capitaliste (bourgeoisie) et les sociétés pré-capitalistes. Cette difficulté vise la distinction entre des rapports sociaux à caractère de "dépendance personnelle" et des rapports impersonnels purement économiques. Ce qui est perçu en tout cas comme une difficulté - car une analyse textuelle permet tout de même de comprendre que les deux plans puissent exister - divise par exemple marxistes et populistes russes et on trouve un écho chez LÉNINE, dans la distinction entre école de classe et école de caste (Perles de la planomanie populiste, 1897). Témoin encore de cette difficulté, les discussions dans les années 1960-1970 à propos du mode de production asiatique et des formes de passage aux sociétés de classes, ou plus tard entre africanistes marxistes, en vue d'étudier la transition du colonialisme au néo-colonialisme.

A vrai dire, la distinction des sociétés divisées en états, ordres ou castes fermés et des sociétés divisées en classes économiques "ouvertes" par la division du travail, la concurrence et l'égalité formelle entre les individus est un lieu commun de l'évolutionnisme sociologique au XIXe siècle, qu'il s'agisse de MAINE, de TONNIES, de DURKEIM ou de Max WEBER (voir par exemple le livre de G. THERBORN, Science, class and society, New Left Books, 1976). Il est donc significatif qu'ENGELS (L'origine de la famille, 1884), et après lui LÉNINE (De l'État, 1919), bien que fortement marqué à l'évidence par cette idéologie, s'efforcent constamment, avec un divers bonheur..., de reconstituer ce qu'il y a au contraire de fondamentalement invariant entre le capitalisme et les formes d'exploitation antérieures, bien que la division des classes prenne, ici, une forme "personnelle" et hiérarchique, là une forme "impersonnelle" et juridiquement égalitaire. Ils montrent quel est l'enjeu : indiquer le lien interne qui relie les formes de la démocratie politique aux formes de l'extorsion du sur-travail.

L'un des textes classiques les plus utilisés à titre de "définition" des classes sociales est probablement celui de LÉNINE, dans La grande initiative, 1919 : "Qu'est-ce que la "suppression des classes?" Toux ceux qui se disent socialistes reconnaissent ce but final du socialisme, mais tous, loin de là, ne réfléchissent pas à sa signification. On appelle classes de vastes groupes d'hommes qui se distinguent par la place qu'ils occupent dans un système historiquement défini de production sociale, par leur rapport (la plupart du temps fixé et consacré par les lois), vis-à-vis des moyens de production, par leur rôle dans l'organisation sociale du travail, donc, par des modes d'obtention et l'importance de la part des richesses sociales dont ils disposent. Les classes sont des groupes d'hommes dont l'un peut s'approprier le travail de l'autre, à cause de la place différente qu'il occupe dans une structure déterminée, l'économie sociale. Il est clair que, pour supprimer entièrement les classes, il faut non seulement renverser les exploiteurs, les grands propriétaires fonciers et les capitalistes, non seulement pour abolir leur propriété : il faut encore abolir toute propriété des moyens de production ; il faut effacer aussi bien la différence entre la ville et la campagne que celle entre les travailleurs manuels et intellectuels (...)". Au fur et à mesure du temps, les structures sociales se complexifient, notamment par l'activité de l'État, et évoluent selon les modalités que l'analyse restituent plus ou moins bien, s'agissant d'une évolution constante en cours. Il n'est donc pas étonnant que toutes les formules de classes proposées restent partielles, et du coup, que les modalités de la lutte des classes sont compliquées à appréhender, sauf, et les théoriciens et praticiens ne s'en sont pas privés, à effectuer des simplifications qui peuvent s'avérer dommages. On a les mêmes difficultés dans la définition du peuple. Et la manière dont les parties en présence et les leaders appréhendent les classes et leurs limites réciproques, tout comme les auteurs de théories politiques, s'explique (en partie) par les voies différentes que peuvent emprunter la critique de l'économie politique classique. 

La description de la pauvreté et de la richesse, comme des pauvres et des riches, prenant appui sur des points différents de... classes sociales se situant souvent les unes par rapport aux autres, dans les conditions de lutte concrètes, montre combien, dans les différents écrits de MARX et ENGELS comme de leurs continuateurs, la perception des classes est toujours dépendante d'une problématique économique. Que cette description soit absolue ou relative, que la présentation des antagonismes et de leurs conséquences soit celle d'une misère absolue et d'une richesse extraordinaire et extraordinairement concentrée, par exemple dans la présentation de la paupérisation de la classe ouvrière, et la théorie d'ensemble change de tonalité, certains diront de radicalité. Que l'expression de la situation soit souvent radicale, justement, n'est pas seulement du ressort de l'analyse économique, mais aussi, de la volonté de mobilisation sociale.

Que ce soit sur la reproduction de la classe ouvrière ou sur la constitution de la bourgeoisie en classe, Le Capital constitue toujours la référence en la matière, c'est toujours une différenciation croissante entre classes qui s'impose, doublée de la prise de conscience de cette même division par les membres de la classe ouvrière et par les membres de la classe capitaliste. L'argumentation générale qui traverse toutes ces pages est celle de la révolution industrielle (passage de la manufacture à la fabrique). Si elle ne rend pas compte de l'ensemble des "mécanismes superstructurels" - politiques, culturels - qui unifient tendanciellement la "classe dominante", de façon à y inclure à la fois les propriétaires d'une fraction déterminée du capital, engagés directement ou indirectement dans la gestion de l'accumulation, et les porteurs des différentes fonctions publiques ou privées qui concourent à la reproduction des conditions de l'exploitation, elle permet de lever l'obstacle théorique à l'analyse des nouvelles formes du capitalisme que constitue la notion de "classe superflue". Déjà dans le Capital, MARX montrait comment cette différenciation conduit à la "constitution d'une classe nombreuse de directeurs industriels et commerciaux". Avec l'émergence du capitalisme d'État - y compris dans les pays dits socialistes - c'est beaucoup plus généralement que le critère de propriété juridique du capital, sans disparaitre pour autant, doit être croisé avec les critères fonctionnels résultant de la structure d'ensemble du mouvement de l'accumulation. Dès lors, si la classe bourgeoise n'apparait pas "éternelle", il est pourtant clair que sa domination peut se maintenir sur une très longue période historique au prix de convenables métamorphoses économiques et sociologiques. (Étienne BALIBAR).

 

Étienne BALIBAR, Classes, dans Dictionnaire critique du marxisme, PUF, 1982. Jean-Pierre DURAND, La sociologie de Marx, La Découverte, 2018.

 

 

 

 

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15 mars 2021 1 15 /03 /mars /2021 15:06

   L'acharnement dont fait montre la classe politique française à légiférer et à réglementer sur le monde musulman dans notre pays, avec une crainte de communautarisme en arrière-fond, suscite pour notre (très) petite équipe énervement, agacement et lassitude... Énervement, agacement et lassitude multipliés par l'emploi de vocables, tels que séparatisme et islamo-gauchisme, tous allant dans le même sens de la stigmatisation des Musulmans dans notre pays, alors même que depuis des décennies, les populations musulmanes font preuve de sens d'intégration dans la société française, de discrétion dans l'expression de leurs opinions profondes et de participation importante dans le dynamisme culturel, économique et social.

Cela ressemble à la rengaine passée sur un communautarisme supposé qui n'est le vécu que d'une très faible minorité de la population musulmane dans la société française. 

Si une partie de la population française s'inquiète d'un "envahissement" ou même d'une "invasion" de populations venus du Sud, c'est également parce qu'elle-même manifeste une tendance à la passivité et au recroquevillement dans un entre-soi (mauvaise citoyenneté), quitte à s'en remettre dans les temps de fièvre électorale (moins importante toutefois qu'auparavant) à des leaders d'opinion dont le charisme est parfois inversement proportionnel à leurs compétences intellectuelles.

 

Qu'est-ce réellement le séparatisme?

  Si on reprend les définitions usuelles, exemptes des sous-entendus politiciens, il s'agit de la volonté d'un groupe d'individus unis par un certain caractère et en une zone géographique, de se détacher du reste du groupe auquel il avait adhéré. Le sens principal est politique, la séparation est l'acte d'une région qui se détache d'un États. Elle diffère de la sécession en ce sens qu'il s'agit pour ce dernier terme de l'acte politique consistant, pour la population d'un territoire ou de plusieurs territoires déterminés, à se séparer officiellement et volontairement du reste de l'État ou de la fédération à laquelle elle appartenait jusqu'alors. La sécession s'emploie aussi en usage de guerre. Même si on confond régulièrement sécession et séparation, la sécession résulte d'un conflit insurmontable se transmuant souvent en guerre déclarée (mais pas systématiquement... on parle parfois peut-être par abus de langage de la sécession en 1991 mettant fin à l'URSS), tandis que la séparation peut être plutôt le résultat d'un accord aboutissant à deux entités politiques distinctes qui peuvent d'ailleurs nouer dans le même mouvement des accords de coopération (l'ancienne Tchécoslovaquie se dissociant d'un commun accord entre République tchèque et Slovaquie, voire le Brexit...).

   Le séparatisme politique suppose une volonté de séparation, et constitue parfois une doctrine visant la séparation d'une région (la Bretagne, la Corse.. de la France) d'un État. Mais souvent les groupes séparatistes ne recherchent rien de plus qu'une autonomie, souvent plus culturelle qu'administrative ou économique.

  Discuter du séparatisme d'une partie d'une population disséminée sur un territoire n'a pas beaucoup de sens, compte tenu de cette définition générale.

 

Séparatisme économique, séparatisme culturel, séparatisme religieux...

   En religion, on peut le rapprocher de schisme, rupture dans la communion ecclésiale. Dans le cas du christianisme, on trouve notamment les deux grands schismes (orthodoxe, puis protestant...),  mais le mot séparatisme se réfère de manière plus particulière aux dissidents anglais du XVIIIe siècle. Dans le cas de l'islam, le schisme entre chiites et sunnites est consommé pratiquement depuis la succession du prophète Mohammed.

   Le communautarisme et les quartiers ethniques qui s'isolent volontairement sont des formes de séparatisme social, qui se traduise jusque dans l'urbanisme, et sont une réalité dans le monde anglo-saxon (mais pas partout...). La séparation la plus forte n'est pourtant pas au coeur des villes américaines, mais apparait beaucoup dans la société philippine.

  Le séparatisme peut être racial (Afrique du Sud, Israël), ségrégationnisme (dans les anciennes colonies au XVIII-XIXe siècles, dans le Sud des États-Unis), séparatisme blanc, séparatisme noir.

   On ne discute que rarement de la plus grande forme de séparatisme, le spératisme économique...

 

Des sociétés inégalitaires aux séparatismes au XXIe siècle.

    Si les inégalités économico-sociales se sont toujours traduites par des tendances aux regroupements par catégories dans le tissu urbain, et même rural, le développement sans limite de l'urbanisation, les grandes villes étant parfois continument reliées les unes les autres par un tissu d'habitations, de bâtiments industriels..., laisse voir de véritables contrastes architecturaux entre quartiers pauvres et quartiers riches. En Amérique Latine, depuis longtemps, on observe le développement anarchique de bidonvilles autour ou à côté de quartiers résidentiels. En Europe et aux États-Unis, à travers la privatisation des sols, s'organisent des vies socio-économiques séparées. L'écart entre niveaux de vie de la masse de la population et d'une infime minorité d'habitants super-riches devient si caricatural qu'il se traduit dans l'urbanisme.

Une multitude de travaux sociologiques le montre. En passant, il n'est pas étonnant que les sciences sociales, sur le plan institutionnel et financier, soient de plus en plus attaquées, via des organisations politiques cachant bien leurs vraie nature ou des think tanks variés, car elles dévoilent de plus en plus cette réalité-là.

Des familles, des individus immensément riches cultivent un séparatisme qui s'apparente à une sécession, tant il intègre des aspects juridiques, économiques, politiques (à commencer par la prolifération de polices privées). Beaucoup d'entre eux restent discrets et il faut parfois même aller plus loin que l'étude attentive du Who's who pour les découvrir. C'est parce que ces riches cultivent désormais l'entre-soi spatial qu'ils deviennent de plus en plus visibles.

Parmi ces études, on peut noter :

- L'économiste Éric MAURIN, dès 2004, met en évidence une "ghettoïsation par le haut". Les élites mobilisent des ressources pour se mettre à l'écart. Des cadres supérieurs s'accaparent des pans entiers de l'espace urbain, notamment les centre-villes, les beaux quartiers et les zones les plus proches des principaux équipements. (Le ghetto français, Enquête sur le séparatisme social, La République des idées, 2004).

- Dans Sociologie de la bourgeoisie, Michel PINÇON et Monique CHARLOT, aux éditions La Découverte (2000) montrent comment les familles les plus aisées sont regroupées dans quelques quartiers bien délimités où elles cultivent un entre-soi parfois sourcilleux. Les deux sociologues estiment qu'"aucun autre groupe social n'est ainsi confiné dans un ghetto, doré et volontaire, allant parfois jusqu'à se murer dans des hameaux totalement privés et gardés.

- L'INSEE confirme ces analyses : dans les quartiers pauvres, les choix de localisation résidentiels sont plus subis que dans les quartiers riches, certains auteurs ayant pu parler pour les quartiers les plus riches d'auto-exclusion. Dans certaines villes se développe ce qui est souvent qualifié 'entre-soi" à savoir un habitat spatialement séparé des populations riches. (La ségrégation spatiale dans les grandes unités urbaines de France métropolitaine : une approche par les revenus, 2014) Ce qui est d'ailleurs vanté par certaines sociétés immobilières dans leur chasse aux clients.

  Cela conduit à une perte de mixité sociale et nombre de municipalités préfèrent risquer de payer des pénalités plutôt que de s'opposer à la formation de zones riches dans leur ville.

- La Fondation Jean Jaurès, de son côté, montre que à ce séparatisme spatial se joint un séparatisme scolaire. Les proportions d'élèves de familles favorisées sont nettement plus importantes dans certains établissements scolaires (dans le privé, concentration de CSP+ dans le coeur de grandes métropoles) (voir le site de la Fondation : jean-jaures.org)

 - Gabriel ZUCMAN (sur son site gabriel-zucman.eu) indique que l'évasion fiscale est un sport de riches.

     Si les médias focalisent leurs feux de temps à autres sur la fraude sociale qui se chiffre en dizaines de millions d'euros par an, ils sont moins bavards sur la fraude fiscale qui se chiffre elle en centaines de milliards d'euros... C'est par un réseau dense d'avocats et d'officines, de connaissances personnelles et de banques spécialisées que l'évasion fiscale opère ; évasion contre laquelle maints gouvernements de riches pour les riches ne sont pas pressés de mettre en oeuvre des moyens matériels et en personnels pour la combattre... "Incidemment", à l'occasion de regards sur les comptes des États faisant face à la pandémie, que l'on remarque (Oxfam) que certaines entreprises multinationales se sont enrichies grâce à elle...

   La situation est plus ou moins caricaturale à ce propos selon les pays. Aux États-Unis, où fleurent bon les fables sur les winners et les losers, il est même justifié de gagner autant personnellement que des millions de ses concitoyens ; en France, où la macronie tout ensemble chante les bienfaits des ruissellements des fortunes personnelles sur l'économie du pays, nombre de législations sont mises en place pour favoriser ce vrai séparatisme. Avec en plus l'absence de codes moraux (pas très suivis il est vrai) prônés par l'islam (obligation de charité), islam que l'on préfère dans les contrées "avancées" économiquement, mais pas uniquement là d'ailleurs... montrer du doigt pour dénoncer certaines "particularités"... Ce n'est pas tout qu'un séparatisme n'existe pas (par le biais de l'alimentation ou du suivi des cultes...), l'extrémisme "terroriste" semblant tout de même très rachitique en Occident, mais que le bon sens, ou du moins la conscience de la nécessité d'une cohésion sociale, commande que l'on s'attaque très sérieusement à ce séparatisme ici dénoncé, sous peine d'avoir à subir de très graves événements et de très graves évolutions assez prochainement...

 

MORDICUS

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